Voici un an, Axa, leader de l'assurance auto en Belgique, lançait la formule Axa driveXperience, une police d'assurance qui offre des réductions de 20 à 50 % sur la prime ordinaire aux jeunes conducteurs dont les parents sont déjà assurés chez Axa. A l'aide d'une application mobile (Axa Drive) et d'un boîtier installé dans le véhicule (Axa Drive Key), l'assureur évalue le comportement au volant des jeunes conducteurs à l'aune de quatre critères : accélération, freinage, virages et vitesse. Après chaque voyage, les jeunes conducteurs obtiennent un score soulignant les bons et les mauvais points de leur conduite. C'est justement sur la base de ce score que les réductions de prime sont calculées.

Ce n'est là qu'un exemple qui illustre la façon dont les assureurs peuvent exploiter les données pour différencier leurs primes. Un assureur pourra ainsi baisser la prime d'un assuré s'il sait, ou détient une forte présomption, que celui-ci sera moins enclin à créer des accidents. Plus les assureurs en savent sur leurs assurés, mieux ils sont capables d'estimer les risques pour fixer des primes sur mesure. Un débat fait en ce moment rage aux Pays-Bas concernant les limites dans lesquelles les assureurs peuvent exploiter les données collectées à partir des boîtes noires dans les véhicules, des thermostats intelligents et d'autres objets connectés. Mais on en parle très peu en Belgique.

Approche traditionaliste

" Nous sommes un peu en retard sur nos voisins du Nord, estime Johan Bertrands, directeur général du site comparatif Mefirst.be. La segmentation est moins importante en Belgique qu'aux Pays-Bas. Or elle permet de contourner le principe de solidarité appliquée traditionnellement par les assurances. " Par solidarité, il faut comprendre que les assurés qui n'ont jamais de sinistres doivent payer la même prime d'assurance que ceux qui en ont plus régulièrement.

Cela dit, les compagnies d'assurances belges tiennent déjà compte d'une foule de paramètres pour calculer la prime auto, notamment la puissance de la voiture, l'âge du conducteur, sa profession, l'historique de sinistres, et même des éléments plus banals comme le code postal du domicile. " Il faut bien dire que l'on s'y perd parfois, reconnaît Johan Bertrands. Certains assureurs vont par exemple fixer une prime plus faible pour les conducteurs habitant à Bruxelles, en raison des nombreux embouteillages qui ralentissent le trafic et, par conséquent, de la gravité généralement moins importante des dégâts. D'autres, en revanche, vont estimer que cette densité du trafic va engendrer plus d'accidents. "

Les compagnies d'assurances belges tiennent déjà compte d'une foule de paramètres pour calculer la prime auto.

Voilà pourquoi il convient de comparer les polices en tenant compte des paramètres qui vous sont propres. Selon Johan Bertrands, le consommateur belge n'a pas encore suffisamment conscience des centaines d'euros par an qu'il pourrait économiser en procédant à des comparaisons. Il ajoute cependant que le marché de l'assurance belge est beaucoup plus traditionaliste et protectionniste que le marché néerlandais.

" Par exemple, vous ne pouvez changer d'assureur qu'à la date d'expiration de votre police. Sans compter que vous devez la résilier au moins trois mois à l'avance par lettre recommandée. Je trouve ce préavis de trois mois franchement un peu exagéré pour un contrat qui ne dure qu'une seule année. Il existe toutefois une parade à cette clause, que peu de gens connaissent. Chaque fois que votre assureur modifie votre prime ou les conditions de votre police, vous avez la possibilité de résilier votre contrat, et ce jusqu'à sa date d'expiration. Vous devez simplement veiller à ce que votre assurance n'expire pas avant d'en avoir souscrit une nouvelle. "

Toujours selon Johan Bertrands, les nouveaux acteurs de l'assurance peuvent se lancer avec plus de facilité aux Pays-Bas. " Les assureurs néerlandais peuvent externaliser totalement la production des contrats d'assurance ainsi que la gestion des sinistres, puisque le pays abrite des acteurs spécialisés en la matière. Les nouveaux venus du secteur ont ainsi tout le loisir de se concentrer exclusivement sur le marketing. " Les barrières à l'entrée sont donc beaucoup moins nombreuses.

Cela explique aussi pourquoi les assureurs néerlandais vont beaucoup plus loin dans la segmentation des groupes cibles. " Vous y trouverez par exemple un assureur, onna-onna, qui se destine uniquement aux femmes. Cette compagnie offre ainsi une assurance auto de base couvrant aussi le vol d'un sac à main. Cela simplement pour vous montrer que chaque produit a une cible précise. " Johan Bertrands mentionne également l'exemple de www.fairzekering.nl qui vend des assurances auto depuis 2013 chez nos voisins du Nord sur la base d'un tarif déterminé en fonction du comportement au volant enregistré. Un tableau de bord permet aux conducteurs d'analyser eux-mêmes leur conduite en consultant le site web de la compagnie.

Aux Pays-Bas, Onna-Onna s'adresse uniquement aux femmes. Cette compagnie offre ainsi une assurance auto de base couvrant aussi le vol d'un sac à main. © PG

Expérimentations

" Les principales compagnies d'assurances en Belgique osent certes mener l'une ou l'autre petite expérience, mais celles-ci n'aboutissent que rarement à de nouveaux produits ", explique Johan Bertrands. AG Insurance a ainsi testé une sorte de boîte noire il y a deux ans, qui a permis d'analyser la conduite de 80 membres du personnel. A l'issue des tests, l'assureur décidait de proposer temporairement une police basée sur le style de conduite (Pay How you Drive). Alors qu'il était ressorti des tests que deux personnes sur trois avaient adapté leur comportement au volant, AG a continué à nourrir des doutes quant à la fiabilité de cette boîte noire et aux effets à long terme.

" Tout cela, c'est pour la galerie, estime Johan Bertrands. Pour autant que je sache, les statistiques relatives aux sinistres disponibles pour le marché belge sont insuffisantes pour permettre de fixer le montant d'une police d'assurance sur la base du comportement au volant mesurable. A mon sens, les assureurs qui proposent ce genre de polices s'en servent surtout comme d'un geste commercial. "

Plus les assureurs en savent sur leurs assurés, mieux ils sont capables d'estimer les risques pour fixer des primes sur mesure.

Les compagnies d'assurance confirment dans une certaine mesure le sentiment de Johan Bertrands. Au début 2016, Corona Direct lançait un appel pour tester une application (Caro) destinée à mesurer le style de conduite de 5.000 volontaires. Il s'agit du premier assureur en Belgique à avoir proposé une assurance dont la prime est conditionnée par le nombre de kilomètres réellement parcourus. Corona Direct affirme ne pas encore avoir établi de lien assez net entre le style de conduite d'une part et les accidents et les dégâts d'autre part pour calculer la prime sur la seule base du comportement des conducteurs. A l'heure actuelle, l'assureur envisage d'octroyer des récompenses aux bons conducteurs, comme une carte essence, en lieu et place des réductions de prime. Il espère par là se " repositionner " sur le marché à l'automne.

Baloise aussi a évoqué l'idée de lier le montant de la prime au style de conduite, et planche actuellement sur d'autres solutions comme l'octroi de récompenses aux conducteurs prudents.

Pour l'heure, Axa est donc la seule compagnie d'assurances qui, pour un groupe restreint de clients, conditionne le montant de sa prime au comportement au volant. Mais des changements sont sans doute à prévoir. Gerrit Feyaerts, le porte-parole d'AG Insurance, précise que les tests portant sur la boîte noire et les conclusions obtenues ne concernaient qu'une seule technique. " Nous n'avons pas abandonné l'idée, étant donné les nouvelles possibilités qu'offre l'évolution rapide de la technologie. "

Aide à la conduite

AG Insurance a provisoirement décidé d'attaquer le problème autrement. Depuis un an et demi, l'assureur octroie 10 % sur le montant de la prime lorsque le véhicule abrite deux systèmes d'aide à la conduite. Un système de freinage d'urgence ou de surveillance de l'angle mort, par exemple. Tout est parti d'une étude européenne qui a mesuré l'impact d'une série de nouvelles technologies sur le nombre d'accidents et leur gravité.

D'autres assureurs ont aussi choisi d'emprunter cette voie. Allianz, notamment, n'exige l'installation que d'une seule aide à la conduite pour pouvoir bénéficier de 10 % de réduction sur l'assurance responsabilité civile (RC) auto ou l'omnium. Baloise offre une réduction par système d'aide installé, ces réductions étant cumulables jusqu'à maximum 10 %. P&V offre plutôt un rabais de 5 %.

Depuis un an et demi, l'assureur octroie 10 % sur le montant de la prime lorsque le véhicule abrite deux systèmes d'aide à la conduite.

Si on récompense les conducteurs qui prennent moins de risques, il faut aussi punir ceux qui en prennent trop. Il existe à ce propos une liste noire des conducteurs avec un lourd passif en matière de sinistres. Ceux-ci ne peuvent plus souscrire d'assurance auprès d'une compagnie ordinaire. La vraie question consiste cependant à savoir si le nombre des conducteurs dans l'impossibilité d'obtenir une assurance augmente en raison de la capacité des assureurs à mieux déceler les personnes qui prennent le moins de risques grâce à la kyrielle de nouveautés apparues dans le domaine de l'assurance auto.

Comme la RC auto est obligatoire en Belgique, posséder un permis de conduire donne droit à une assurance. Les conducteurs dont les assureurs ne veulent plus doivent dès lors se tourner vers le Bureau de tarification RC auto. Rien que l'année dernière, le bureau a reçu 36.598 demandes de tarification, soit une augmentation de presque 10 % par rapport à l'année précédente. En 2013, 2014 et 2015, des hausses de 13 à 27 % ont été enregistrées. Bien sûr, le parc automobile et le nombre d'assurances auto sont eux aussi en expansion d'une année à l'autre.

" Près de 7,3 millions de véhicules motorisés circulent dans notre pays. Autrement dit, les conducteurs qui doivent s'adresser au Bureau de tarification ne représentent même pas 0,5 % du total des conducteurs. Il s'agit donc d'un phénomène marginal, qui ne semble pas progresser, affirme Wauthier Robyns, le porte-parole d'Assuralia, la fédération du secteur. Il ne s'agit pas d'une défaillance du marché, mais bien d'offrir un dernier espoir aux personnes avec un lourd historique de sinistres. Le Bureau de tarification constitue en cela comme un refuge. " Près de 60 % des demandes introduites sont des renouvellements ou le sont par des personnes qui font appel depuis déjà plusieurs années au Bureau de tarification. " En principe, après un an, ces personnes doivent à nouveau faire le tour des assureurs. Sauf que certaines d'entre elles sont toujours refusées. "

Bureau de tarification

Wauthier Robyns (Assuralia): "Les conducteurs qui doivent s'adresser au Bureau de tarification ne représentent même pas 0,5 % du total des conducteurs. Il s'agit donc d'un phénomène marginal, qui ne semble pas progresser." © Belgaimage

Les risques liés aux assurances souscrites par l'intermédiaire du Bureau de tarification sont portés par le secteur tout entier. Ce sont toutes les compagnies d'assurances qui paient les pots cassés. " Vous devez payer une prime deux à trois fois plus élevée qu'auprès d'un assureur ordinaire. Cependant, les critères fixés sont objectifs et acceptables par tout un chacun, comme le passif de sinistres. Une exclusion, dans le cas d'une assurance voiture, ne s'accompagne pas véritablement d'une charge émotionnelle, déclare Johan Bertrands. Contrairement à une assurance solde restant dû (SRD), où des personnes se retrouvent exclues en raison de leur état de santé, ce qui est autrement plus délicat. " Cela dit, comme l'assurance SRD n'est pas obligatoire aux yeux de la loi, le consommateur ne bénéficie d'aucun droit pour en obtenir une.

" Certaines personnes, vu leur état de santé vacillant, ne sont tout simplement pas assurables dans le cadre d'une assurance SRD, affirme Wauthier Robyns. Elles peuvent demander au Bureau de suivi de la tarification de l'assurance SRD de se pencher sur un éventuel refus ou l'exigence de primes supplémentaires. Pour autant, rien ne garantit qu'elles pourront souscrire une assurance. " Quatre fois sur cinq, ce service de médiation conclut que l'assureur est dans son bon droit lorsqu'il refuse un preneur d'assurance ou exige une prime supplémentaire élevée.

" Pour la rentabilité des assureurs, cette capacité à distinguer les 'bons risques' des 'mauvais risques' est bien sûr une bonne chose, ajoute Johan Bertrands. Les assureurs souhaitent surtout assurer les clients présentant le taux de risque le plus faible. Dans notre pays aussi, un débat sociétal sur les limites de la segmentation serait le bienvenu. Jusqu'où les compagnies d'assurances peuvent-elles aller dans la répartition des groupes à risque ? Quelles données peuvent-elles exploiter ? "