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Oui n'a pas déjà vu ces captures d'écran postées sur Facebook ou sur Instagram? Depuis l'émergence des fitness trackers, il n'est plus d'entraînement de course à pied ou de vélo réussi qui ne trouve écho sur les réseaux sociaux. Ne sont évidemment partagées à cette occasion que les bonnes nouvelles, comme les records personnels . Si une faiblesse l'a incité à abandonner, il est peu probable que l'internaute s'en vante. Une discrétion toutefois illusoire. Si vous utilisez un moniteur d'activité physique, vous partagez nécessairement énormément d'informations sur votre santé avec les entreprises qui ont conçu l'appareil ou son appli. Peu de gens se préoccupent de ce qu'il advient de ces données, de qui y a accès et de ce que tout cela entraîne. Or, les assureurs, par exemple, s'intéressent beaucoup à la santé des candidats à la souscription d'une assurance maladie ou vie. Surtout si la santé en question laisse à désirer. Plus le preneur présente de risques sur ce plan, plus il est probable que la compagnie doive intervenir un jour ou l'autre: elle préfère donc avoir affaire à des gens dont le mode de vie est sain. Etre redevable d'une surprime pour cause d'absence d'activité sportive au cours des six derniers mois... Aussi surréaliste que ce scénario puisse paraître, sp.a et PS n'en ont pas moins déposé, début octobre, une proposition de loi visant à le prévenir. Le texte pourrait être définitivement approuvé cette année encore. "Lier le montant des primes des assurances maladie et vie à des données issues de fitness trackers sera interdit", annonce Melissa Depraetere (sp.a). "La situation ne menaçait pas, tant s'en faut, nuance Wauthier Robyns, le porte-parole d'Assuralia, l'union professionnelle des entreprises d'assurances de Belgique. Chez nous, aucun assureur n'agit de la sorte." "Il s'agit d'une interdiction préventive, rétorque Melissa Depraetere. Ces pratiques sont de plus en plus fréquentes à l'étranger. Aux Etats-Unis, les données sont largement commercialisées. Notre but est d'éviter que des algorithmes ne désignent les personnes qui ont droit à une assurance maladie ou vie abordable." Le texte interdit également aux assureurs privés d'écarter les candidats qui refusent d'utiliser un contrôleur d'activité physique. "Aucune compagnie belge n'agit ainsi, précise Wauthier Robyns. Le secteur conçoit, certes, énormément de services destinés à aider le client à mener une vie saine . A ce titre, l'utilisation d'un tracker peut lui être recommandée." Votre assureur, un personal trainer désintéressé? "Evidemment, quand les compagnies investissent dans la prévention, c'est pour obtenir un avantage concurrentiel: plus sa clientèle est en bonne santé, moins l'assureur doit débourser et meilleur est son résultat d'exploitation. Ce qui ne signifie toutefois pas que le client ne peut pas, lui aussi, en retirer quelque chose. Songez aux opportunités qu'offre la technologie dans le domaine des assurances auto!" Avec la formule " payez en fonction de votre conduite ", les chauffeurs autorisent l'assureur à collecter des données à propos de leur comportement au volant pour, à terme, déterminer le montant de la prime. "C'est une solution intéressante pour les jeunes, plaide Wauthier Robyns, à qui elle peut éviter d'être intégrés d'office dans le groupe le plus risqué et donc de payer la prime la plus élevée." Si l'engouement du secteur de l'assurance pour ce type de produit se conçoit, on peut s'interroger sur le principe qui consiste à récompenser financièrement un style de vie sain. Une logique similaire s'applique dans d'autres domaines encore, comme celui de la taxation des véhicules les plus polluants ou des billets d'avion. "Encourager des comportements sociétaux souhaitables n'est pas répréhensible, réagit Melissa Depraetere. C'est souvent une quête d'équilibre entre solidarité et responsabilité individuelle. Le contexte n'est pas anodin non plus. Comment ne pas comprendre que pour des produits de luxe comme les voyages en avion, l'accent soit mis sur la responsabilité de l'individu? En revanche, la santé et l'accès à des soins abordables sont tellement primordiaux que c'est la solidarité qui doit jouer." La proposition de loi ne pipe mot de la collecte et de la revente des données. "Une activité à laquelle les assureurs vont donc continuer à s'adonner", déplore Matthias Dobbelaere-Welvaert, juriste et spécialiste en matière de protection de la vie privée. Quid du règlement général sur la protection des données (RGPD)? N'a-t-il pas été conçu pour empêcher cela, justement? "Le RGPD complique effectivement l'échange de données privées entre entreprises, mais les contrôles laissent souvent à désirer. En outre, une certaine créativité est de mise: les entreprises agrègent, par exemple, les données de 20 ou 30 personnes pour les revendre après les avoir rendues 'suffisamment anonymes'. Bien qu'il ne soit pas très compliqué de reconstituer le tout, elles n'enfreignent, à strictement parler, aucune loi." Selon l'expert, la proposition de loi va dans le bon sens, le tout étant de savoir dans quelle mesure elle sera respectée. "Elle a le mérite de soulever un problème éthique mais ses retombées ne seront tangibles que lorsqu'elle aura fait l'objet d'une interprétation par un juge. Il faudra donc attendre le premier procès", conclut Mathias Dobbelaere- Welvaert, qui conseille aux consommateurs de ne pas accepter aveuglément les conditions générales d'utilisation de leur appli de santé: "Demandez-vous si vous êtes disposé à fournir vos données à des entreprises commerciales. Il existe des appareils et des applis sur lesquels il est possible de conserver un certain contrôle mais la plupart du temps, il faut choisir entre respect de la vie privée et suivi des exploits sportifs."