Elle a tout pour plaire. Son nom inspire plus une chaîne de cafés ou une série télé à la mode qu'une compagnie d'assurances. Lemonade, la jeune pousse dernière-née de la mode des assurances entre particuliers, vient bousculer les codes d'un secteur pas très dynamique et veut initier une petite révolution.

Comment ? De la même manière que certaines fintechs promettent de se passer des banques pour se prêter de l'argent directement de personne à personne, les insurtechspeer to peer (de pair à pair) ignorent les compagnies d'assurances classiques pour créer de petits groupes qui prennent en charge les éventuels sinistres de l'autre. Pour ce faire, chaque membre de la communauté participe à la cagnotte qui servira à couvrir les frais globaux et sur laquelle Lemonade s'accorde 20 % en guise de frais de gestion. Ce mode de fonctionnement ultra-simple doit permettre de réduire les frais d'assurance annuels dont l'assuré doit s'acquitter. Et pour rendre encore plus attractif ce mode de fonctionnement, l'interface simplifiée au possible promet une prime d'assurance défiant toute concurrence, une inscription en quelques minutes et des remboursements ultra-rapides. Histoire d'ajouter encore au côté collaboratif du projet, ce qui n'a pas été utilisé pour couvrir les sinistres et reste dans la cagnotte en fin d'année est redistribué à de bonnes oeuvres.

Pionnier

Si Lemonade fait du bruit outre-Atlantique, elle n'est pas la première jeune pousse à proposer une système d'assurance collaborative. Au Royaume-Uni, Guevara est déjà active sur le segment de l'assurance auto avec pour slogan un court mais efficace : Old insurance is rubbish. Use Guevara. En Allemagne, c'est Friendsurance qui fait office de pionnier dans le milieu depuis 2011. La France devrait elle bientôt accueillir Otherwise, tout droit sortie de l'Atelier à fintechs de BNP Paribas. Le marché belge, lui, attend encore.

Toutes ces sociétés fonctionnent selon le même principe : celui de s'assurer entre individus qui mutualisent leurs risques. Avec quelques variations tout de même. Car chez Guevara par exemple, les groupes d'assurés de cinq personnes constituent un pot commun pour payer les frais de sinistres. S'il n'y en a pas ou peu, tout ce qui reste est simplement réutilisé. Via ce système, l'assureur collaboratif promet de faire économiser jusqu'à 50 % des frais d'assurance à l'heure de renflouer le pot commun l'année suivante. Du côté de Friendsurance, les groupes de clients reçoivent la partie de la prime qui n'a pas été utilisée à la fin de l'année. " En 2013 et 2014, plus de 80 % des clients qui ont souscrit à notre système ont reçu une partie de leur prime en retour. Dans l'assurance habitation, le montant remboursé avoisinait en moyenne le tiers de la prime payée ", assure-t-on du côté de la start-up allemande. Pour Otherwise, c'est aussi l'option du remboursement qui sera mise en place et ce dernier pourrait aller jusqu'à 50 % du paiement initial.

En dehors de la transparence et de la simplicité d'utilisation qui caractérise généralement la vague fintech, les assurances collaboratives s'appuient sur un principe simple qui doit permettre de réduire les frais : la communauté. Pourquoi ? Parce qu'en diminuant la taille du groupe d'assurés et en reconstituant l'aspect communautaire de l'assurance, on crée un sentiment d'appartenance qui doit théoriquement augmenter la responsabilité des assurés et diminuer les sinistres. L'assurance entre particuliers a tout pour plaire.

Mêmes principes que l'assurance classique

" Oui, mais quelle est la partie de storytelling dans tout cela ? s'interroge Wauthier Robyns, directeur de la communication d'Assuralia. Il faut savoir que les assureurs collaboratifs s'appuient en partie sur les mêmes principes que les assureurs classiques. " Indemniser les sinistres en ne comptant que sur la communauté serait fort hasardeux.

On peut considérer que l'assurance entre particuliers n'est autre qu'une version moderne des premières coopératives ou des origines citoyennes des syndicats socialistes et chrétiens.

Chez Lemonade comme chez Otherwise ou Friendsurance, le discours est clair. Si une partie des primes est affectée à un pot commun qui sert à indemniser les petits sinistres, une autre partie est versée à un assureur classique qui prendra en charge les plus gros frais auxquels doit faire face le groupe. " Il faut se reconnecter avec un monde plus large, avance Wauthier Robyns. On ne peut pas exclure qu'un même village soit touché plusieurs fois par un incendie et doive acheter de la réassurance. " Au Financial Times, Toby Coppel, cofondateur de la société d'investissement Mosaic Ventures qui a participé au développement de Guevera, nuance : " le terme peer to peer est probablement utilisé de façon un peu trop libérale ".

Et pour la plupart, le principe même de la communauté est également critiqué puisque c'est la plateforme d'assurance peer to peer qui constitue les groupes selon le profil du client et non ce dernier qui invite ses proches à créer un pot commun. Le sentiment de responsabilité envers ses proches peut dès lors être remis en question.

Quant à savoir s'il s'agit bien d'une révolution dans le secteur de l'assurance, là aussi il y a débat. " Entre ce qui est né il y a un siècle avec les coopératives agricoles et ce que l'on observe aujourd'hui, je dirais plutôt qu'il s'agit de petits cousins ", avance le directeur de la communication d'Assuralia. L'économie collaborative n'est pas tout à fait une nouvelle donne pour le secteur de l'assurance. Sorte de retour aux sources révolutionnaire, on peut de fait considérer que l'assurance entre particuliers vue par l'insurtech n'est autre qu'une version moderne des premières coopératives ou des origines citoyennes des syndicats socialistes et chrétiens. Aux Pays-Bas par exemple, la mise en place relativement récente de Broodfonds permet aux indépendants de se réunir pour s'assurer des revenus s'ils tombent malades ou ont un problème dans la limite des deux ans. Une mutualité réinventée à plus petite échelle et simplifiée par le digital.

L'interface client

Les nouveaux acteurs de l'assurance n'opèrent donc pas exclusivement entre les particuliers, ou pas encore, mais s'emparent sans aucun doute d'une partie de l'expérience du client. Sorte de courtier collaboratif façon 21e siècle, le secteur de l'insurtech collabore en grande majorité avec les assureurs classiques plutôt qu'il ne vole des clients aux compagnies établies.

Les indemnisations et assurances peer to peer ne sont d'ailleurs pas des compagnies d'assurances à proprement parler dans un marché où les barrières à l'entrée sont plutôt élevées et où les assurances obligatoires restent aux mains des sociétés traditionnelles. Sans avoir à gérer les contraintes réglementaires, les start-up approchent donc les assureurs classiques avec un pôle de clients qu'elles gèrent déjà sans avoir à se soumettre aux contraintes réglementaires.

Reste aujourd'hui à voir qui s'emparera de l'interface client. Car c'est celui qui sera en contact direct avec l'assuré, qu'il soit celui qui indemnise le dommage en bout de chaîne ou non, qui pourra sans doute s'octroyer la plus grande partie de la valeur ajoutée. L'assureur classique, le courtier, le site comparatif, les géants de l'Internet ou la plateforme d'assurance collaborative peuvent tous y prétendre. Et à ce jeu-là, si l'indemnisation entre particuliers n'a pas révolutionné le principe même de l'assurance, elle est au moins dans la course pour avoir développé des systèmes administratifs simplifiés.

Par Morgane Kubicki.