John Greenwood est une légende dans le domaine de la prévision macroéconomique, avec une carrière qui a traversé 45 années chez Invesco. Nous avons eu l'opportunité de le rencontrer récemment à Londres. Son analyse économique repose sur l'analyse des stocks monétaires comme indicateur de l'évolution future de l'activité économique. " Si la croissance monétaire passe de 5 à 10% et reste soutenue suffisamment longtemps, l'impact va se ressentir en premier sur les prix des actifs, puis sur l'activité économique, et enfin sur l'inflation. Il y a toutefois un délai d'environ deux ans dans la transmission entre ces différents mécanismes ".

Sous pression

Selon lui, la politique menée par les banques centrales n'a pas entraîné une dynamique plus solide au niveau de la croissance économique car la faiblesse des taux d'intérêt n'a pas impacté la croissance de la masse monétaire. " Les banquiers centraux et leurs économistes pensent à tort que la politique monétaire se transmet par les taux d'intérêt et que des taux faibles vont inciter les gens à dépenser davantage, dit-il. Or, la crise des années 1930 a démontré que ce type de raisonnement ne tient tout simplement pas la route. "

La faible croissance de la masse monétaire s'explique par une réticence des entreprises et des ménages à emprunter davantage tandis que de nombreux obstacles sont venus se greffer au niveau de l'offre de crédits en raison des nouvelles règlementations qui ont affecté les marchés financiers. " Les contraintes règlementaires imposées aux banques (notamment au niveau des ratios de capitalisation) ont pesé sur la croissance de la masse monétaire et le secteur bancaire continue d'adopter l'approche prudente qui est la sienne depuis la fin de la crise financière. "

Politiques inefficaces

John Greenwood estime qu'il faut regarder le problème par l'autre bout. C'est la faiblesse de la croissance de la masse monétaire qui entraîne une inflation faible, et maintient les taux d'intérêt à des niveaux déprimés. L'Argentine est un bon exemple de ce phénomène. Ce pays pratique une expansion monétaire folle depuis 20 ans et affiche des taux d'intérêt extrêmement élevés. " Dans ce contexte, tant que les banques centrales continueront à prendre le problème par le mauvais côté, les politiques menées resteront largement inopérantes et il ne faudra pas s'attendre à un redressement de l'inflation ou de l'activité économique. "

Il se montre particulièrement critique sur la politique menée au niveau de la Banque centrale européenne (BCE), et notamment par la décision d'utiliser l'assouplissement quantitatif pour racheter de la dette bancaire plutôt que la dette non bancaire. " Plutôt que d'injecter l'argent dans l'économie, l'Europe a poussé son secteur bancaire dans une situation où les actifs stagnent (autour de 32.000 milliards d'euros depuis une dizaine d'années) avec pour conséquence des cours boursiers qui ne se sont jamais réellement redressés. "

Déprime bancaire

" Il n'est pas réaliste de s'attendre à afficher une croissance économique plus rapide lorsque votre secteur bancaire n'augmente plus sa base d'actifs. La politique menée par la BCE peut pratiquement être considérée comme criminelle, en ayant mis sous pression l'épargne des citoyens européens et en ayant contribué à maintenir un taux de chômage trop élevé. Je reste très pessimiste sur la situation européenne, d'autant qu'un discours comme le mien n'a aucune chance de trouver un quelconque écho à Francfort (siège de la BCE, Ndlr). Pourtant, faire passer la croissance de la masse monétaire de 3% vers 6% en rythme annuel ferait une différence gigantesque pour les perspectives économiques européennes. "

Faire passer la croissance de la masse monétaire de 3% vers 6% en rythme annuel ferait une différence gigantesque pour les perspectives économiques européennes. " John Greenwood

John Greenwood constate également que le Japon, qui fait office de précurseur dans ce type de politique monétaire par les taux d'intérêt, fait aujourd'hui face à une situation bancaire très difficile. " La pression est aujourd'hui importante sur les banques régionales qui rechignent traditionnellement à tarifer les dépôts de leurs clients. La politique menée conduit à un recul des crédits dans un contexte où la croissance nominale reste trop faible. "

Déception chinoise

Et la situation n'est pas meilleure dans les pays émergents, avec notamment une augmentation de la masse monétaire chinoise qui reste beaucoup trop faible pour espérer l'objectif d'une croissance économique de 6%. " La masse monétaire croît aujourd'hui de 8,5% alors que le rythme devrait plutôt tourner autour de 11%. Des déconvenues sont donc à craindre. " L'inflation a certes progressé ces derniers temps, mais John Greenwood souligne que cet événement est lié à l'épidémie de peste porcine (qui représente la majorité des apports en protéines du pays et 40% de l'indice des prix à la consommation), et n'est donc pas soutenable sur le long terme. " L'indice des prix à la production est en baisse, et est beaucoup plus révélateur de ce qui se passe réellement dans le pays. "

Et il ne pense pas non plus que la solution doive être recherchée du côté d'une expansion budgétaire plus rapide qui constitue au mieux une solution à court terme pour doper les chiffres de l'activité économique. " C'est un mythe absolu de penser qu'une expansion budgétaire peut avoir un impact sur le long terme. La politique monétaire va continuer à dominer l'économie, mais elle doit être menée d'une manière intelligente. "

Soutien boursier

A l'heure actuelle, les Etats-Unis sont le seul pays qui pourrait enregistrer une trajectoire plus dynamique durant les prochaines années, avec une masse monétaire dont la croissance s'est accélérée depuis mai dernier grâce à la croissance du déficit budgétaire américain. " Les banques américaines permettent aujourd'hui cette accélération monétaire en finançant le déficit fédéral. "

Cette croissance de la masse monétaire est la raison principale qui justifie les nouveaux records atteints par les marchés boursiers américains ces derniers mois. " Les cours ont encore le potentiel de poursuivre leur progression avec des perspectives économiques qui restent favorables. La baisse du taux directeur américain va soutenir ces perspectives positives tandis que les autres pays développés restent encore loin de pouvoir normaliser leur politique monétaire. "

En Europe, certains secteurs (tournés vers les exportations) pourraient bénéficier d'un climat plus apaisé au niveau des tensions commerciales tandis que les actions européennes tournées vers le marché domestique vont continuer à souffrir. Pour autant, la déprime du secteur manufacturier en Allemagne ne devrait pas être le prémice d'une contamination à l'ensemble de l'économie. " Les politiques monétaires restent accommodantes et l'endettement privé raisonnable tandis que les pressions inflationnistes sont inexistantes. Dans ce contexte, il est prématuré de s'attendre à une récession pour les prochains mois. "

Certitude britannique

Quant à l'économie britannique, la paralysie politique face aux défis posés par le Brexit a entraîné un effondrement des investissements depuis trois ans. " Il s'agit du reflet des incertitudes quant aux régimes tarifaires qui seront appliqués. Si elles venaient à être levées, le Royaume-Uni sera en mesure de retrouver un rythme de croissance plus dynamique, notamment grâce à un marché du travail qui continuera à attirer beaucoup de personnes. Le récit d'une catastrophe imminente est souvent fait par ceux qui souhaitent préserver le statu quo ".