Nombreux sont ceux qui restent attachés au livret d'épargne malgré un rendement proche de zéro, voire l'effritement de leur pouvoir d'achat. Comment l'expliquez-vous ?

JO STREMERSCH : "Leur choix trouve sa source dans la politique monétaire menée ces dernières années par la Banque centrale européenne. Le rachat massif d'obligations d'État et l'octroi d'emprunts bon marché aux institutions bancaires ont complètement tassé les taux d'intérêt. Compte tenu de leur facilité à trouver des ressources sans devoir attirer l'argent des épargnants, les banques ne doivent pas promettre des taux élevés sur leurs produits d'épargne et de placement."

"Les bons de caisse et les comptes à terme, par exemple, affichent aussi un rendement extrêmement bas, qui reste inférieur à l'inflation de 2%. De plus, contrairement à l'épargne, les ressources susceptibles d'être investies dans ce type de produits sont temporairement indisponibles."

Les solutions intermédiaires sont pour la plupart écartées

"Dans la pratique, deux possibilités se présentent : déposer son argent sur un livret d'épargne ou opter pour des placements plus risqués. Les solutions intermédiaires sont pour la plupart écartées. Dans ce contexte, beaucoup d'épargnants privilégient l'option la plus sûre."

"La fiscalité joue bien entendu un rôle non négligeable. Ainsi le précompte mobilier sur les comptes à terme a doublé en quelques années pour passer de 15 à 30%. Une mesure qui n'incite pas vraiment à drainer des fonds vers ce produit."

Entre-temps, la BCE a mis un terme à son programme de rachat. Peut-on s'attendre à une remontée des taux d'intérêt dans un avenir proche ?

JS : "La BCE a effectivement cessé de racheter des obligations, mais son président Mario Draghi a clairement indiqué que tout ralentissement de la croissance économique entraînerait un nouvel assouplissement de la politique monétaire. La nuance est importante. La BCE ne poursuivra sur cette voie qu'avec la certitude que l'argent injecté a stimulé l'économie réelle, par exemple en entraînant une augmentation des investissements. En cas de nouvelle stagnation, la BCE pourrait maintenir encore longtemps les taux d'intérêt à un très bas niveau."

"Selon moi, leur normalisation ne sera à l'ordre du jour que dans deux à trois ans. On peut donc espérer d'ici là un niveau de rendement supérieur aux 2% d'inflation pour les placements d'une durée de deux à cinq ans."

La politique de la BCE n'aurait-elle pas dû porter ses fruits plus rapidement ?

JS : "Dans un scénario idéal, oui. Mais l'efficacité d'une mesure dépend de plusieurs facteurs. La BCE avait bon espoir que l'assouplissement de la politique monétaire relancerait l'économie, mais le monde a continué de tourner entre-temps. Les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine, le Brexit, les discussions sur la flexibilisation du marché du travail, le retard dans l'assainissement des finances publiques et le changement climatique nourrissent l'incertitude et freinent les investissements dans l'économie. Ces mêmes raisons expliquent pourquoi la revalorisation des taux d'intérêt se fait tant attendre."

Dans un tel contexte, quelles sont les alternatives au livret d'épargne pour ceux qui ne souhaitent prendre que peu de risques (voire pas de risques du tout) avec leur argent ?

JS : "Pour donner de bons conseils, il faut bien entendu tenir compte de la situation spécifique de chacun. Il est donc difficile de faire des recommandations d'ordre général. Mon meilleur conseil serait de faire un bilan régulier, environ une fois par an, sur la base des revenus et des avoirs d'une part, et des dettes et des dépenses d'autre part."

Beaucoup sous-estiment les dépenses alors qu'elles peuvent faire toute la différence

"Avoir une bonne vision du volume des liquidités dont vous avez besoin est indispensable. C'est le moment de vous intéresser à la gestion des risques. Vous devez gérer votre trésorerie en fonction des ressources dont vous avez besoin au cours des cinq prochaines années. Toutes les autres options peuvent vous exposer davantage aux risques ou à un manque de liquidités. Vous pouvez ainsi augmenter progressivement vos investissements dans d'autres produits défensifs comme le compte à terme. Son rendement est supérieur à celui du livret d'épargne, même si vous devez tenir compte du précompte mobilier plus élevé. Investir dans l'immobilier reste naturellement une option, bien que je rejette l'idée que ce secteur représente un placement sans risque."

"Ne vous arrêtez pas à ce que rapporte votre argent, demandez-vous aussi si vos dépenses sont justifiées. L'achat est-il plus intéressant que la location ? Dois-je intervenir pour réaliser des économies d'énergie dans mon habitation ou investir dans une voiture électrique ? Beaucoup sous-estiment les dépenses alors qu'elles peuvent faire toute la différence."

Est-ce une bonne idée de répartir son épargne entre plusieurs institutions bancaires ?

JS : "Ça fait partie des possibilités mais ça s'arrête là. J'entends par là que s'éparpiller n'offre aucune plus-value significative en termes de rendement et de limitation des risques. Les banques sont tellement imbriquées les unes dans les autres par leurs crédits mutuels que la contagion est pratiquement inévitable en cas de crise financière."

"En matière de rendement, vous pouvez éventuellement jouer sur les différences entre les comptes d'épargne, tout en restant attentif à l'efficacité. Beaucoup de grandes banques offrent un éventail de services et un certain confort qu'on ne retrouve pas dans les institutions de plus petite taille, qui proposent un rendement légèrement supérieur. Si vous disposez vraiment de fonds importants que vous souhaitez garder longtemps sous forme de liquidités, les ventiler entre plusieurs institutions peut avoir du sens."

"En théorie, c'est intéressant, y compris sous l'angle de la garantie de dépôt. Ce système garantit en principe un montant de 100.000 euros par banque et par personne. Si vous disposez d'une épargne plus importante, mieux vaut scinder ce montant et déposer chaque partie dans une banque différente. Vous bénéficierez ainsi d'une meilleure garantie pour la totalité de votre épargne."

Avez-vous d'autres conseils utiles pour l'épargnant ? Comment calculer par exemple le montant à mettre de côté pour ses vieux jours ? Et quelle somme faut-il idéalement épargner par mois ?

JS : "Encore une fois, tout dépend de la situation propre à chacun. Il est toujours sage de se baser sur ses dépenses. Pour anticiper les situations d'urgence, comme un accident ou une maladie, nous conseillons en règle générale de mettre de côté un montant équivalent à un an ou dix-huit mois de consommation. C'est ce qu'on appelle la réserve d'épargne."

"Pour vos vieux jours aussi, il est recommandé de vous baser sur votre consommation. Sur Mypension.be, un outil mis en place par les autorités fédérales, vous trouverez un aperçu de la pension légale à laquelle vous avez droit. En comparant ce montant à vos revenus actuels et votre comportement de consommation, vous établirez une estimation éclairée du montant supplémentaire qu'il vous reste à épargner. Vous épargnez peut-être déjà cette somme en partie via votre activité professionnelle (pension complémentaire) ou une épargne-pension ou encore une épargne à long terme. Quoi qu'il en soit, s'astreindre à la discipline d'épargner régulièrement rapporte beaucoup plus que de viser un rendement plus élevé avec le risque qu'il comporte."

Traduction : virginie·dupont·sprl