Le mercredi 3 juillet dernier, pour la première fois de mémoire d'homme, le rendement affiché par la dette belge à 10 ans passe en territoire négatif. Des investisseurs acceptent de ne pas être rémunérés pour leur placement, mais, au contraire, de payer une petite prime. Certains affirment alors que " la Belgique emprunte à taux négatif ". Faux : notre pays n'a pas emprunté ce jour-là ; c'est sur le marché secondaire que le phénomène fut observé et la Belgique n'y a pas gagné un centime. Pas plus que le groupe Solvay n'est concerné si le cours de son action grimpe ou chute en Bourse.
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Le mercredi 3 juillet dernier, pour la première fois de mémoire d'homme, le rendement affiché par la dette belge à 10 ans passe en territoire négatif. Des investisseurs acceptent de ne pas être rémunérés pour leur placement, mais, au contraire, de payer une petite prime. Certains affirment alors que " la Belgique emprunte à taux négatif ". Faux : notre pays n'a pas emprunté ce jour-là ; c'est sur le marché secondaire que le phénomène fut observé et la Belgique n'y a pas gagné un centime. Pas plus que le groupe Solvay n'est concerné si le cours de son action grimpe ou chute en Bourse. Mais il en va tout autrement le 22 juillet. Ce jour-là, notre pays émet une OLO (obligation linéaire) à 10 ans, principal véhicule de financement de l'Etat, comme il le fait cinq à sept fois par an. Et la situation se confirme : l'Agence fédérale de la dette vend pour 1,2 milliard d'euros d'obligations au taux de -0,038 %. Cette fois, l'Etat a vraiment gagné de l'argent en empruntant à 10 ans. Cela reste symbolique, puisque le gain réalisé sur cet emprunt se limitera à 590.000 euros par an. Ce montant tient compte des 336 millions supplémentaires émis dans la foulée par l'Agence de la dette, qui en assure la gestion pour le compte de l'Etat. Mais il en va autrement du côté des certificats de trésorerie, ces instruments de dette à court terme, qui naviguent dans le rouge depuis déjà cinq ans et qui rapportent gros. Petit retour sur l'émission du 22 juillet. Ce n'est pas une obligation nouvelle qui était proposée, mais une nouvelle tranche d'une obligation plus ancienne : l'OLO numéro 87, échéant le 22 juin 2029 et portant un intérêt de 0,9 %. C'est une pratique courante : les gros investisseurs institutionnels, qui achètent l'essentiel des emprunts de l'Etat, souhaitent une bonne " liquidité " du produit, ce qui suppose un volume assez important, soit 10 à 15 milliards. Comme c'est trop pour une seule émission, ce volume est étalé sur plusieurs tranches. Lancée en janvier 2019 pour un montant impressionnant de 6 milliards, cette OLO 87 avait déjà été complétée en mars, avril et juin, portant le total à quelque 12 milliards en juillet. En janvier, émise à 99,566 % de sa valeur nominale, elle offrait un rendement de 0,944 %. Emise à 109,313 %, la tranche de juillet voyait donc ce rendement chuter à -0,038 %. Quelle dégringolade en un bon semestre à peine ! Une petite précision technique, utile à connaître si l'on veut faire partie des initiés... Cette OLO ne fut pas véritablement émise, mais plutôt vendue à 109,313 %. De fait, ce n'est pas l'Etat qui fixe le prix, mais les acheteurs qui proposent le leur. Etant entendu qu'il n'est pas question pour eux de payer trop cher, mais pas non plus de se montrer trop radins, sous peine de voir la proposition rejetée. Un jeu serré, donc. Comme la fourchette des prix retenue par l'Agence fédérale de la dette : entre 109,24 % et 109,39 %, nous précise Jean Deboutte, qui en est le directeur chargé de la stratégie, de la gestion du risque et des relations avec les investisseurs. Le prix officiellement annoncé de 109,313 % est en fait la moyenne pondérée des différentes offres retenues. Présenté comme un gain de 590.000 euros par an, car c'est ainsi qu'il sera comptabilisé, le profit réalisé par l'Etat belge sur l'OLO à 10 ans émise le 22 juillet est acquis dans sa totalité et se monte donc à 5,9 millions. Du côté des OLO à cinq ans, plusieurs émissions ont déjà obtenu un taux négatif. Ainsi le 17 juin dernier, le gros milliard récolté a bénéficié de -0,346 %, ce qui représente un gain fort sympathique de 18,45 millions. Au total, les OLO ont déjà offert 46,2 millions d'euros à l'Etat. Comme le phénomène est très récent, le total est encore modeste... et on peut imaginer qu'il explose dans les mois (et années ? ) à venir. Jean Deboutte ne s'aventure pas à faire des prévisions chiffrées sur ce terrain, on le comprend. Il souligne par contre que les certificats de trésorerie, au moyen desquels l'Etat emprunte à court terme, soit à 3, 6 et 12 mois, sont dans le rouge depuis plusieurs années ( lire l'encadré " Chronologie des taux négatifs ") et qu'ils ont déjà rapporté gros. " Avec un taux qui s'est stabilisé aux environs de -0,5 %, le bénéfice pour l'Etat est de l'ordre de 160 millions d'euros par an ", a-t-il calculé. Pour être précis : un peu moins de 157 millions en 2016 et 2018, et un peu plus de 166 millions en 2017, après les prometteurs 58 millions de 2015. Le compteur affichait 92 millions au début août, de sorte que l'année 2019 devrait s'inscrire dans la ligne des précédentes. Le gain procuré à ce jour par les certificats de trésorerie atteint ainsi un total de 630 millions. Augmenté du bénéfice déjà acquis sur les OLO, il arrive à 675,8 millions. Voilà ce que l'Etat belge a gagné depuis l'été 2014... en empruntant. Plus que des taux négatifs, ce sont de taux très bas que l'Etat belge a globalement profité ces dernières années. Le taux d'intérêt moyen sur la dette existante de l'Etat fédéral (398,6 milliards à fin juillet) est revenu à 2,06 %, contre près de 4 % encore au début 2012. Résultat : à 8,7 milliards d'euros l'an dernier, le service de la dette fédérale pesait moins de 2 % du PIB, contre 12,45 milliards et 3,2 % du PIB en 2012. L'Agence de la dette a également mis cette situation à profit pour allonger la durée moyenne des emprunts, et donc garantir ces taux bas pendant longtemps, en émettant des OLO à très long terme. En témoigne l'OLO 80 qui, lancée dès avril 2016, a pour échéance l'année 2066. Jamais l'Etat belge n'avait précédemment emprunté à 50 ans ! Hors certificats de trésorerie, l'échéance moyenne de la dette de l'Etat a dépassé la barre des 10 ans l'an dernier, venant de six ans en 2010. Fallait-il se précipiter ? Si les taux d'intérêt ont chuté à ce point au cours des derniers mois, c'est parce que la BCE a laissé entendre qu'elle pourrait maintenir les taux très bas pendant longtemps encore, même en cas de remontée de l'inflation. Mais comme l'affirme l'adage, un tiens vaut mieux que deux tu l'auras... " La charge de la dette ne sera en tout cas pas un problème budgétaire pour les 10 prochaines années ", rassure Jean Deboutte. Qui peut bien acheter de la dette belge, comme allemande ou autre d'ailleurs, avec un rendement aussi misérable, a fortiori négatif ? Une grande partie de la réponse se trouve dans le programme de rachat d'obligations publiques lancé en mars 2015 (et clôturé en décembre 2018) par la BCE, pour faire pression sur les taux à long terme. Ses achats d'obligations belges ont atteint pas moins de 73,4 milliards d'euros. Sous réserve qu'il s'agit des prix d'achat, supérieurs à la valeur faciale en raison de la chute des taux, on peut considérer que l'institution de Francfort a acquis un cinquième environ des OLO existantes, ramassant l'équivalent de deux années d'émissions en moins de quatre ans. Pour schématiser, elle a épongé la moitié du marché ! Elle n'est pas seule à la manoeuvre. De nombreux investisseurs institutionnels sont obligés d'investir leurs rentrées en respectant des normes de qualité (de l'émetteur) fort strictes, quel que soit le rendement. Autre type d'acheteurs : ceux issus de pays où les taux sont encore plus bas. Ainsi, les Japonais ont-ils acheté pour plusieurs milliards d'euros au premier semestre, observe Jean Deboutte : ils ont pesé aussi lourd que les acheteurs issus de la zone euro. De toute manière, acquérir une obligation avec un rendement très faible, et même négatif, n'est pas nécessairement synonyme de mauvaise affaire. Celui qui a, en janvier dernier, acheté notre fameuse OLO 87 était peut-être fort marri de devoir se contenter d'un rendement nominal de 0,9 %, même enjolivé à 0,944 %. Six mois plus tard, il a réalisé une plus-value frisant les 10 % (les 109,313 % de juillet - les 99,566 % de janvier). Il a donc, en un semestre, gagné l'équivalent des 10 coupons annuels du titre. Un vrai coup fumant ! Qui oserait affirmer que les taux ne s'enfonceront pas davantage dans le rouge ? Auquel cas, même les OLO acquises aujourd'hui avec un rendement négatif pourraient dégager des plus-values. On a décidément changé de monde et il faudra impérativement modifier les raisonnements financiers classiques...