La Banque centrale européenne (BCE) adopte de nouvelles mesures destinées à doper l'inflation. Doper l'inflation ? Est-ce vraiment utile ? Pas en Belgique en tout cas où, d'après les résultats les plus récents, les prix sont en hausse de 1,5 % en glissement annuel ; l'inflation belge n'est donc pas très éloignée de l'objectif officiel de la BCE, fixé à "un taux proche de 2 %, sans vouloir le dépasser".

Reste qu'en l'occurrence, notre plat pays fait figure d'exception. Tout comme le village gaulois d'Astérix et Obélix fut le seul à résister à l'invasion romaine, la Belgique est actuellement un îlot marqué par l'inflation dans un océan de prix stables. L'inflation en zone euro dépasse à peine 0,2 % en moyenne ; la BCE échoue par conséquent, et de loin, à atteindre son propre objectif depuis trois ans.

Le coût de la vie, au sein de l'Union monétaire, n'augmente donc pas. Nous n'allons tout de même pas nous en plaindre (lire l'encadré "Un peu d'inflation est-il donc vraiment indispensable ?"). Pour les banquiers centraux, si. L'inflation est en effet le "lubrifiant" par excellence de l'économie. Si les prix augmentent un peu chaque année, les entreprises amortissent plus rapidement leurs investissements, ce qui les incite à investir davantage ; si le coût de la vie augmente, les ménages sont moins enclins à ajourner leurs achats. Dans un registre un peu plus sombre, l'inflation arrange bien les intervenants très endettés, comme de nombreuses administrations, car elle compresse chaque année leur endettement en termes réels.

Chère électricité

" Le fait que l'inflation soit plus élevée en Belgique qu'ailleurs a plusieurs causes, expose Johan Van Gompel, économiste chez KBC. Le gouvernement a augmenté une série de prix régulés - le minerval, par exemple. Vous payez également beaucoup plus cher vos fruits et légumes. Mais c'est surtout la hausse de la TVA sur l'électricité qui se fait le plus sentir (voir tableau "Les prix qui augmentent/qui baissent le plus ")."

Le gouvernement Michel a fait repasser l'an dernier la TVA sur l'électricité de 6 à 21 %. L'augmentation des coûts de distribution et la suppression de l'énergie gratuite ont elles aussi largement plombé la facture énergétique. "L'énergie pèse d'un poids très lourd dans le panier des produits qui servent à mesurer l'inflation en Belgique, constate Hans Bevers, économiste en chef chez Degroof Petercam. D'après mes estimations, elle intervient pour quelque 0,6 à 0,8 point de pourcentage dans le chiffre de l'inflation."

Phénomène structurel

L'inflation est le résultat d'une comparaison d'une année sur l'autre. Ainsi faudra-t-il attendre septembre pour comptabiliser 12 mois de relèvement de la TVA sur l'électricité, après quoi cette composante disparaîtra des statistiques. La Belgique reprendra-t-elle alors tout simplement sa place parmi les pays de la zone euro boudés par l'inflation ? Non, affirme la Commission européenne. Qui prévoit une inflation de 1,7 % en 2016, contre 1 % seulement chez nos voisins. "Les mesures nées du tax shift, comme l'augmentation des accises sur le tabac, l'alcool et le diesel, vont maintenir l'inflation en Belgique à un niveau relativement élevé", prédit Hans Bevers.

Mais même notre inflation sous-jacente (hors produits énergétiques et alimentaires) est relativement élevée. "Elle s'établit à 1,5 %, contre 1 % environ chez nos voisins", calcule Jan Smets, le gouverneur de la Banque nationale. Ce qui s'explique en partie par la rapide augmentation des prix des services en Belgique. "Dans le secteur des services, le coût salarial par unité de produit croît généralement plus vite que dans l'industrie, parce que l'augmentation de la productivité est plus lente alors que les coûts salariaux représentent une part plus élevée du prix", raisonne Jan Smets. Le SPF Economie évalue l'inflation dans le secteur tertiaire à 2,7 %. "Ce phénomène devrait peut-être nous inciter à nous assurer que la concurrence est bien suffisante dans tous les secteurs ; car une inflation belge plus élevée que partout ailleurs procède aujourd'hui d'un phénomène structurel", ajoute le gouverneur de la BNB.

Si l'inflation est vraiment le lubrifiant de l'économie, l'économie belge tourne-t-elle donc mieux que celle des pays voisins ? "Les Belges ne vont pas consommer ou investir davantage pour la cause", nuance Hans Bevers. Geert Gielens, économiste en chef chez Belfius, écarte lui aussi d'un sourire l'idée d'une économie belge plus performante : "La croissance en Belgique est inférieure à la moyenne européenne. La situation devient d'autant plus compliquée lorsque l'inflation, supérieure, affecte des produits au moyen desquels il nous faut concurrencer les autres pays."

Chambouler le panier des biens

Cette augmentation plus rapide des prix n'est pas le seul risque pour la compétitivité : avec notre système d'indexation automatique, l'inflation va engendrer une hausse des salaires. Certes, notre pouvoir d'achat sera ainsi préservé, mais notre position concurrentielle en prendra un coup.

Ce n'est pas la première fois que l'inflation belge augmente plus rapidement que les autres. Après l'éclatement de la crise financière, les prix, chez nous, ont grimpé particulièrement fort (voir le graphique "La Belgique face à ses voisins") ; le handicap du coût salarial s'est ainsi creusé, bien que la loi de 1996 n'autorise pas les salaires à augmenter plus vite que ceux des pays voisins.

Pour éviter que la situation ne dérape, le gouvernement a imaginé des solutions créatives. Comme celle qui consiste à chambouler le panier des biens sur lesquels est calculée l'inflation, pour qu'il "corresponde mieux au comportement de consommation réel". Cela fait par exemple deux ans que les soldes sont pris en compte ; de même, le GSM occupe désormais dans le panier une place plus importante que la ligne fixe. L'avantage de cette mise à jour ? Plus lente est l'augmentation du coût de la vie, plus éloignée est la perspective d'une indexation salariale. C'est ainsi que le pays a gagné en compétitivité sans que le gouvernement Di Rupo ait à pratiquer le si décrié saut d'index.

VOUS ÉPARGNEZ 100 EUROS, IL VOUS EN RESTE 98,70

Il semble peu probable que l'inflation belge soit sur le point de crever des plafonds. Mais si elle continuait à augmenter, l'épargnant, dont les dépôts sont d'ores et déjà grevés d'intérêts réels négatifs, ferait forcément grise mine. La plupart des grandes banques offrent aujourd'hui un taux de base d'environ 0,1 %, augmenté d'une prime de fidélité tout aussi maigre. Cent euros d'épargne permettent donc de disposer après un an de 100,20 euros - du moins, si l'on ne tient pas compte de l'inflation. En Belgique, le coût de la vie a augmenté de 1,5 % ces 12 derniers mois ; si vous avez placé l'an dernier 100 euros sur votre compte d'épargne, il vous en reste donc aujourd'hui 98,70 (100,20 euros - 1,5 % d'inflation).

Les Belges sont toujours assis sur quelque 260 milliards d'euros d'économies. Avec une inflation de 1,7 %, comme le prévoit la Commission européenne, et un taux d'intérêt de 0,2 %, ce sont 3,9 milliards d'euros qui vont partir en fumée cette année.

Handicap du coût salarial

Bonne nouvelle : le Conseil central de l'économie (CCE), organe consultatif qui réunit syndicats et employeurs, a récemment annoncé le comblement, d'ici la fin de l'année, du handicap du coût salarial que nous traînons face à nos trois principaux partenaires commerciaux depuis 1996. Grâce, explique-t-il, au gel des salaires décidé par le précédent gouvernement et au saut d'index imposé par l'actuelle majorité. Mais aussi à l'augmentation, plus rapide, des salaires chez nos voisins.

Le Bureau du Plan mise sur une indexation des salaires - la première depuis la fin 2012 - en fin d'année. Les experts estiment que l'indice santé (obtenu par la soustraction de certains produits "nocifs" comme l'alcool, le tabac et le diesel, du panier de l'indice des prix à la consommation et qui est notamment utilisé pour calculer l'indexation salariale) devrait augmenter de 1,5 % en 2016. Ainsi, l'indice-pivot sera-t-il dépassé en octobre, ce qui entraînera peu après une augmentation de la plupart des salaires et allocations.

" Continuons à préserver notre position concurrentielle ! , avertit le gouverneur de la Banque nationale. Nos prix ne peuvent pas devenir un handicap structurel. Quant au coût salarial, il doit évoluer à la même allure que celui de nos principaux partenaires commerciaux. L'inflation en est un élément essentiel. De même que l'évolution des salaires réels. " Pour Johan Van Gompel, c'est la raison pour laquelle le gouvernement doit poursuivre sur sa lancée. "Il faut maintenir les mesures de modération salariale, sans quoi les salaires vont recommencer à augmenter plus vite que dans les pays voisins dès la prochaine indexation. Cela dit, le danger n'est pas démesuré ; nos salaires ne sont pas sur le point de déraper, tant s'en faut."

Prix du pétrole

La Belgique, qui pratique l'indexation salariale, doit donc veiller à brider son inflation, surtout vis-à-vis des pays voisins. Le contexte n'est pourtant pas exempt de risques. La politique ultra-flexible de la BCE pèse sur la valeur de l'euro, ce qui rend plus onéreux les produits importés. Mais c'est surtout le cours de l'or noir qu'il faut surveiller. En un an et demi, le prix du baril de brut de la mer du Nord a chuté de 115 à moins de 30 dollars, ce qui est la principale cause de l'atonie de l'inflation dans le reste de la zone euro. Mais comment avoir la certitude que le baril ne va pas subitement remonter à 50 dollars, voire plus ?

L'inflation en Belgique a toujours été très sensible au prix du pétrole, ce qui rend d'autant plus extraordinaire le niveau auquel elle plafonne actuellement (voir le graphique intitulé " L'inflation belge détachée du prix du pétrole"). Le fait est que nous consommons relativement beaucoup d'énergie. "Il semble actuellement peu probable que le prix du pétrole explose, estime Jan Smets. Ce qui ne nous empêche pas de réfléchir à l'attitude à adopter lorsqu'il cessera de dévisser et donc, de comprimer l'inflation. Il faudra faire en sorte que les prix et les salaires demeurent cohérents par rapport à l'évolution des activités économiques - pas seulement avec notre position concurrentielle, mais aussi avec la productivité et l'emploi."

La BCE injecte chaque mois des dizaines de milliards d'euros dans l'économie pour titiller l'inflation de la zone. Ce qui n'est peut-être pas ce que peut souhaiter un pays susceptible de voir dérailler la sienne avant les autres. "La politique de Francfort s'applique à toute l'Union monétaire. La situation d'un pays spécifique n'influe pas sur les décisions, rapporte Jan Smets. Il est évident qu'il existe des différences entre les inflations des pays de la zone. Mais ces écarts ont généralement une explication. La faiblesse de l'inflation dans le sud de l'Europe est due au processus de remaniement mis en place après la crise ; si l'inflation en Belgique est plus élevée, c'est à cause des mesures prises pour remettre de l'ordre dans les finances publiques. Les problèmes ne surgissent que lorsque l'inflation plus élevée devient structurelle, à cause par exemple du mauvais fonctionnement de certains marchés. Mais il n'incombe pas à la Banque centrale de s'attaquer à la question ; ce genre de situation exige des ajustements structurels, comme des mesures visant à raviver la concurrence et des règles permettant aux revenus et aux prix de s'adapter rapidement à l'évolution de l'économie."

JASPER VEKEMAN

UN PEU D'INFLATION EST-IL DONC VRAIMENT INDISPENSABLE ?

Nous l'avons dit : l'inflation est le lubrifiant de l'économie. Geert Gielens nuance : "Ce qu'évoquent les amateurs de ce cliché, c'est un cycle économique au sein duquel des prix élevés sont synonymes de salaires élevés, ce qui à son tour encourage la consommation et la croissance. L'inflation est dans ce contexte un signe de spirale économique positive, pas un objectif en soi."

C'est depuis le début des années 2000 seulement que la Banque centrale européenne vise un taux d'inflation "proche de 2 %, sans vouloir le dépasser". "Des analyses montrent qu'une inflation plus élevée serait préjudiciable, parce qu'elle ferait fluctuer davantage les revenus des entreprises, ce qui nuirait aux investissements, expose Geert Gielens. Une inflation stable, proche de 2 %, doit permettre aux entreprises de mieux planifier leurs investissements."

A l'inverse, la baisse des prix, et a fortiori la déflation, inciterait à reporter les décisions d'achat. "Mais qui donc attendrait un an pour effectuer un achat au prétexte que le prix aura alors quelque peu baissé ?, doute Geert Gielens. La déflation peut aussi être un signe d'efficience croissante ou d'évolution technologique - si les prix baissent, c'est peut-être tout simplement parce que nous achetons aujourd'hui davantage sur Internet, par exemple. Il ne faut pas non plus craindre la perspective d'une déflation engendrée par la baisse des prix du pétrole, puisqu'elle signifierait que nous pouvons consommer plus."

D'un point de vue économique, l'absence d'inflation ne doit donc pas toujours être considérée comme un problème. Sauf si l'on est fortement endetté, puisque l'augmentation du coût de la vie engendre chaque année une diminution en termes réels de la valeur de l'endettement. Les pays qui croulent sous les dettes, surtout, ont donc bien besoin d'un petit shoot d'inflation.