Ce sont Kris Peeters, ministre de l'Economie, et Denis Ducarme, ministre des Indépendants et des PME, qui ont annoncé la création de l'Institut des conseillers fiscaux et experts-comptables (ICE), et ceci après accord sur un projet de loi en conseil des ministres.

Le nouvel ensemble comptera pas moins de 15.000 personnes qui exercent une profession au statut strictement protégé, certains d'entre eux pouvant être investis d'une mission de contrôle judiciaire, entre autres. Ces " gens du chiffre " étaient jusqu'ici regroupés en deux instituts distincts, aux similitudes et différences tantôt importantes, tantôt subtiles. Ils ont compris que le métier exigeait une approche non seulement commune mais surtout plus pointue face à la menace que constituent la numérisation et l'intelligence artificielle.

Plus clair pour tout le monde

L'ICE chapeautera donc les membres de l'IEC et de l'IPCF à partir du printemps prochain. De quoi s'agit-il ? L'Institut professionnel des comptables et fiscalistes agréés (IPCF) est un organisme de droit public créé en 1992. Ses 6.000 membres se présentent comme les " partenaires et conseillers privilégiés des entrepreneurs indépendants, PME et professions libérales". Seule l'agréation permet d'exercer la profession sous le statut d'indépendant. L'IPCF fut toutefois, en 2013, ouvert aux comptables salariés ou agents d'un service public. Quant à l'Institut des experts-comptables et des conseils fiscaux (IEC), également organisation professionnelle de droit public, il remonte à 1985. " L'expert-comptable est le conseiller des entreprises dans le domaine de la bonne gouvernance ", précise l'institut.

Plusieurs intervenants à la dernière Trends Summer University ont pointé la profession de comptable comme la plus menacée par l'intelligence artificielle.

" Nous pratiquons globalement la même profession et c'est la raison majeure pour laquelle nous fusionnons, relève Mirjam Vermaut, présidente de l'IPCF. La différence réside surtout dans les missions spéciales assurées par les membres de l'IEC mais pas ceux de l'IPCF : de contrôle et d'expertise, privée ou judiciaire, lors de fusions, scissions ou transformations de sociétés. " De toute manière, vue de l'extérieur, la distinction entre ces deux institutions semble subtile. " La fusion apportera plus de transparence et de clarté sur nos métiers vis-à-vis de l'extérieur, poursuit la présidente. Pas seulement pour nos clients, mais également pour les étudiants et les autorités. "

La porte ouverte aux réviseurs

" La différence entre nos membres tient surtout aux activités de contrôle ", précise Benoît Vanderstichelen, président de l'IEC. Il explique : " Notre institut a été créé lors de la réforme du révisorat d'entreprise. De nombreux experts- comptables ont alors perdu leur mandat de commissaire aux comptes, fonction dorénavant réservée aux réviseurs. Par contre, on leur a demandé une formation calquée sur celle du réviseur d'entreprise : examen d'entrée, stage de trois ans et ensuite examen d'aptitude sur 25 matières ". Depuis, les experts-comptables partagent certaines missions de contrôle avec les réviseurs, soit contractuelles, soit imposées par la loi, par exemple pour l'obtention de subsides.

On comprend la fusion et on peut même se demander pourquoi elle n'est pas intervenue plus tôt. En réalité, des discussions en ce sens eurent lieu dès 2004, se rappelle Gérard Delvaux, arrivé à la présidence de l'IEC cette année-là. " On se rendait bien compte que le public ne s'y retrouvait pas dans cet imbroglio de professions si semblables. Nous y avons travaillé pendant trois ans, mais un petit groupe de contestataires a bloqué le processus au dernier moment. Je me réjouis donc que ceci soit maintenant en route. "

Autre question, au vu de ce qui précède : pourquoi les réviseurs ne rejoindraient-ils pas le groupe, comme c'est le cas en France ? " Le projet de loi qui instaure l'ICE prévoit qu'ils peuvent nous rejoindre ", éclaire Mirjam Vermaut. " Au départ, nous étions tous les trois autour de la table, ajoute Benoît Vanderstichelen. Nous n'avons toutefois pas pu nous mettre d'accord avec les réviseurs sur la transposition de certaines normes internationales en matière de contrôle, pensées pour les grandes entreprises et que nous ne voulions pas imposer aux PME. " Ce n'est en principe que partie remise...

Mirjam Vermaut (IPCF): "La fusion apportera plus de transparence et de clarté sur nos métiers vis-à-vis de l'extérieur. Pas seulement pour nos clients, mais également pour les étudiants et les autorités."

Une armée de stagiaires !

Sur les 15.000 membres de l'ICE, pas moins de 3.000 sont stagiaires, soit 20 %. Pourquoi cette proportion considérable ? Compte tenu d'un an de stage chez les comptables et trois chez les experts-comptables, cette armée de stagiaires rapidement renouvelée ne devrait-elle pas faire exploser le nombre de membres ? En réalité, compte tenu des contraintes et aléas de leur vie privée, qui les obligent par exemple à reporter leurs examens, la plupart des stagiaires gardent ce statut beaucoup plus longtemps. " A l'IPCF, la moyenne est de trois ans ", explique la présidente de l'Institut. Situation semblable à l'IEC, où la durée maximum du stage est de huit ans.

Les stagiaires, qui peuvent aussi bien être salariés qu'indépendants, bénéficient d'un salaire décent, assure-t-on. Voilà qui rassurera les candidats : ici, il n'est pas question d'être rémunéré à la moitié de la moitié du minimum vital, comme chez certains architectes et avocats peu scrupuleux... Quant à la formation préalable exigée pour entrer dans la profession, elle est d'ordres divers pour le comptable : bac ou master, bien sûr, mais un graduat et des cours du soir dans les matières adéquates peuvent convenir.

Un important changement formel interviendra avec la création de l'ICE : les appellations professionnelles actuelles disparaîtront au profit de trois nouvelles, inspirées des pratiques anglo-saxonnes : tax accountant (pour les membres IPCF), certified tax accountant et certified tax advisor (pour les membres IEC).

De comptable à conseiller

Plusieurs intervenants à la dernière Trends Summer University ont pointé la profession de comptable comme la plus menacée par l'intelligence artificielle. Les dirigeants des instituts sont bien conscients du défi. " Face à la digitalisation qui va automatiser une bonne partie du travail des comptables et experts-comptables, nous avons pour ambition commune de faire de nos membres de véritables conseillers en entreprise ", explique le président de l'IEC. Une banque pourrait ainsi demander d'approfondir un aspect particulier de sa situation financière, qui susciterait une inquiétude, illustre-t-il. " La profession évoluera sensiblement dans les années à venir, vers des missions à haute valeur ajoutée, acquiesce Gérard Delvaux, qui a notamment étudié le rachat des Usines Gustave Boël par Hoogovens. Dans cette perspective, on continuera à avoir besoin de comptables. "

" Nous devons expliquer à nos membres, mais aussi aux enseignants formant les comptables de demain, cette nécessité d'aller au-delà de la comptabilité et de la fiscalité, pour être capable de conseiller les dirigeants d'entreprise sur un plus large front ", renchérit Mirjam Vermaut. " Le protocole d'accord entre les deux instituts prévoit d'ailleurs un partenariat avec l'enseignement supérieur, ajoute Benoît Vanderstichelen, pour offrir une formation complémentaire au diplôme de base. Nous voulons créer un enseignement spécifique d'expertise comptable ; cela existe dans d'autres pays, mais pas encore en Belgique. "