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Balta, qui compte parmi les principaux producteurs européens de revêtements de sol en matériaux textiles, a récemment annoncé son entrée en Bourse. Hormis quelques biotechs et une immobilière, aucune entreprise belge n'avait plus franchi le pas depuis juin 2014 (date de la première cotation du fournisseur de solutions d'hygiène Ontex). " Les entreprises pouvant facilement se financer ailleurs, elles ressentent actuellement moins le besoin de recourir à la Bourse ", analyse Jan Alexander, responsable de la branche ARKimedes au sein de la société d'investissement flamande PMV. Qui précise que la situation n'est pas vouée à durer éternellement.

Impossible, pour l'investisseur en Bourse, de profiter des succès engrangés ces dernières années par des fleurons technologiques belges comme Clear2Pay (solutions de paiement), Showpad (logiciels d'aide à la vente), Teamleader (numérisation du flux des tâches des PME), Sparkcentral (questions posées aux entreprises et repérage des critiques sur les réseaux sociaux), Collibra (analyse big data), Cmosis (capteurs d'image) et Cartagenia (logiciel pour laboratoires de génétique) : cet aréopage est réservé aux investisseurs dans des fonds de capital-investissement ou des fonds de capital-risque, c'est-à-dire dans bien des cas aux audacieux qui osent financer de jeunes pousses non encore rentables ou qui peuvent se permettre de jouer les business angels.

ARKimedes gère deux fonds de fonds, ces fonds qui investissent dans des fonds qui à leur tour financent des PME. Le tout premier des fonds ARKimedes permettait aux personnes résidant en Flandre d'investir à partir de 250 euros à des conditions fiscalement avantageuses, tout en bénéficiant d'une garantie de la Région. Le deuxième ne s'adressait pas au grand public. " Nous constatons que de plus en plus de particuliers fortunés investissent directement dans des fonds dans lesquels ARKimedes investit également ", note Jan Alexander.

L'investissement dans des augmentations de capitaux ou des emprunts subordonnés d'entreprises non cotées séduit lui aussi, ajoute Geert Vastiau, partenaire du gestionnaire de patrimoine Quaestor. " Il existe à mon sens deux raisons à cela : d'une part, les investisseurs sont en quête de rendement ; de l'autre, les banques sont souvent plus exigeantes qu'auparavant au sujet des fonds propres dont doit disposer la candidate à l'emprunt. Bref, les entreprises préfèrent opter pour une autre stratégie ". Trois à quatre fois l'an depuis une quinzaine d'années, Quaestor invite un fonds spécialisé à se présenter à sa clientèle. " Il peut s'agir d'un fonds belge ou étranger ", précise Geert Vastiau. Quaestor crée par ailleurs depuis quelques années ses propres fonds, qui accordent des emprunts obligataires subordonnés d'une durée de cinq à huit ans à des entreprises non cotées.

1. Une solution pour vous ?

Les fonds de capital-risque ne s'adressent pas à n'importe qui. " La loi impose un apport minimum de 100.000 ou 125.000 euros, en fonction de la structure du fonds. Certains fonds mettent même la barre plus haut encore, à 250.000 euros, 1 million, voire 2,5 millions d'euros, tout en nous autorisant souvent à concentrer les capitaux de plusieurs clients. Nous comptons un demi-millier de clients, dont les 10 % les plus fortunés surtout ont envie d'investir dans des entreprises non cotées. Il s'agit la plupart du temps d'entrepreneurs ", récapitule Geert Vastiau.

"La règle est que si vous investissez du capital-risque dans trois enseignes, vous pourrez dire adieu à votre argent dans un des trois cas." - Jan Alexander, responsable de la branche ARKimedes chez PMV.

Les très petits investisseurs se tourneront vers les plateformes de financement participatif (crowdfunding), qui soutiennent de jeunes entreprises à partir de quelques centaines de milliers d'euros. Pour autant que la mise par investisseur ne dépasse pas 1.000 euros, le crowdfunding n'exige pas de prospectus. " Faire sortir une entreprise de terre exige toujours plus de temps qu'on le pense, avertit Jan Alexander. Dans le contexte du financement participatif, l'on constate une nette baisse d'enthousiasme à l'égard des entreprises qui doivent organiser une deuxième levée. Dans le cas du capital-investissement et du capital-risque, l'investisseur s'engage à poursuivre le financement lorsque certains jalons, au niveau par exemple du chiffre d'affaires ou du nombre de clients, sont atteints. "

Quaestor encourage l'investissement dans des entreprises non cotées, dont il estime qu'elles ont leur place dans un portefeuille diversifié d'une certaine importance. " Il est difficile de définir les proportions dans lesquelles un portefeuille doit contenir des entreprises non cotées, admet Geert Vastiau. L'entrepreneur qui a de nombreuses idées en tête évitera de bloquer son argent trop longtemps ; celui qui sait qu'il pourra se passer de ses fonds pendant une certaine période, par contre, et qui est prêt à prendre des risques, peut investir jusqu'à 20 à 25 % de son portefeuille ", soupèse-t-il.

Les deux grandes philosophies sont dans un certain sens complémentaires. Pour Geert Vastiau, " la valeur des entreprises cotées en Bourse dépend du sentiment des investisseurs, de sorte qu'elle peut très largement fluctuer. Moins volatiles, les entreprises non cotées offrent une certaine stabilité. " Jan Alexander évoque ces sociétés qui n'ont pas envie de communiquer deux fois par an au moins avec leurs actionnaires, ce qu'elles devraient faire si elles étaient cotées. Et ces autres, qui craignent que la réflexion à court terme des Bourses ne soit contraire à leur stratégie à long terme.

2. L'engagement

" Le client doit s'engager à investir, par tranches, un certain montant. Un quart du capital promis doit être immédiatement libéré. Suivent alors ce que l'on appelle les " appels de capitaux ", organisés chaque fois que le fonds envisage d'investir. L'investisseur dispose la plupart du temps d'un mois pour virer la somme ", décrit Geert Vastiau.

Ces fonds ont généralement une durée de huit à 10 ans. " La première moitié du temps, le client investit et durant la seconde, il est remboursé, précise Geert Vastiau. Lorsqu'ils revendent des entreprises, les fonds remboursent les investisseurs, sans réinvestir ailleurs. "

3. Le risque

ARKimedes est spécialisée dans le capital-risque, forme de capital-investissement concentrée sur les entreprises innovantes non cotées en Bourse, explique le site spécialisé investoreurope.eu. " Le capital-risque s'adresse surtout aux entreprises qui ne sont pas encore rentables, voire qui n'enregistrent pas, ou à peine, de chiffre d'affaires ", ajoute Jan Alexander.

" Nous visons un rapport de 20 % en capital-investissement et 80 % en capital-risque, précise Jan Alexander. Il est permis d'affirmer de manière empirique que si vous investissez du capital-risque dans trois enseignes, vous pourrez dire adieu à votre argent dans un cas, vous serez remboursé dans le deuxième et vous obtiendrez du rendement dans le troisième. Il ne reste plus qu'à espérer que cette dernière société soit réellement rentable, pour compenser les pertes. " La société d'investissement cotée en Bourse GIMV, par exemple, s'intéresse davantage aux private equity déjà un peu plus matures et donc, moins risqués.

4. Le rendement

"Moins volatiles, les entreprises non cotées offrent une certaine stabilité. " Geert Vastiau, partenaire du gestionnaire de patrimoine Quaestor

" Nos investissements dans des entreprises non cotées nous ont rapporté un rendement net de 15 à 20 % par an environ ces 15 dernières années, affirme Geert Vastiau. Je crains bien que nous n'obtenions pas les mêmes résultats au cours des 15 ans qui viennent. Il y a cinq ou six ans, ces fonds pouvaient investir dans des entreprises très faiblement valorisées : la crise était passée par là. Aujourd'hui, ils les revendent beaucoup plus cher. Par ailleurs, emprunter pour financer une partie de la reprise d'une entreprise est aujourd'hui extrêmement bon marché. Des ratios comme celui qui oppose la valeur de l'entreprise à l'Ebitda sont désormais beaucoup plus élevés et il viendra bien un jour où les taux commenceront à remonter. "

Les emprunts obligataires subordonnés dans lesquels Quaestor investit rapportent du 9 %. " Nous avons mis un fonds sur le marché en 2015, un deuxième en 2016. Nous allons en commercialiser un autre cette année. Ces fonds agglomèrent 30 à 40 millions d'euros, fournis par les clients, et investissent dans une dizaine d'emprunts obligataires d'entreprises non cotées. L'opération est moins risquée qu'un investissement dans le capital, mais il ne faut pas oublier que dans le cas d'emprunts subordonnés, l'investisseur arrive juste avant les actionnaires dans la liste des créanciers. Aucune de ces entreprises n'est actuellement défaillante. Nous ne cherchons pas à prendre des risques démesurés. Nous identifions les entreprises qui enregistrent des cash-flows stables et avérés, mais qui ont besoin d'argent pour financer leurs activités ou une reprise ; nous leur réclamons d'office des garanties supplémentaires, comme un nantissement ou une caution. "

Il est assez difficile d'évaluer le rendement des fonds ARKimedes, puisqu'ils ne sont pas encore arrivés à échéance. Reste que pour le premier d'entre eux, les obligataires seront, le 12 octobre de cette année, remboursés de l'intégralité de leur apport. Les actionnaires, qui ont bénéficié au cours des quatre premières années d'un crédit d'impôt de 35 %, récupéreront après la liquidation, le 31 décembre 2018, 90 % au moins de leur mise. L'évolution de la valeur intrinsèque des parts est précisée dans les rapports trimestriels. A la fin de l'année 2016, la valeur intrinsèque de l'action s'établissait à 105,95 euros, pour un investissement initial de 250 euros ; le fonds ne cessant d'attirer les investissements, la valeur intrinsèque a grimpé de 60 % ces deux dernières années.

Jan Alexander se réjouit à l'idée que les fonds ARKimedes ont contribué à la professionnalisation du secteur. " La crise des dotcom avait créé un gouffre, que nous avons partiellement comblé. Le financement assuré par la Flandre a permis à certains fonds de private equity de remonter la pente, et les entreprises ne sont jamais restées en plan. ARKimedes a eu un effet de levier : pour chaque euro qu'il a apporté, les investisseurs en ont mis sept sur la table ces dernières années. Tout cela a en outre contribué à créer de l'emploi, comme le démontre une étude de la Vlerick. "

Jan Alexander ajoute avoir tiré les leçons de la gestion des premiers fonds ARKimedes. " Les performances du deuxième fonds de fonds sont bien meilleures. 80 millions d'euros sur les 150 sont d'ores et déjà libérés et 25 à 26 millions, remboursés. "

5. Comment les fonds sont-ils sélectionnés ?

Certaines entreprises craignent que la réflexion à court terme des Bourses ne soit contraire à leur stratégie à long terme.

" Nous examinons la stratégie des fonds qui viennent se présenter, explique Jan Alexander. Les entreprises qui proposent des solutions de numérisation ou qui s'attaquent au problème de la consommation d'énergie, par exemple, nous intéressent. Nous avons récemment rencontré une équipe spécialisée dans des applications d'économie de la santé, une science qui vise à accroître l'efficience du système de santé - le besoin est réel ! Nous étudions également le management et l'historique des fonds. "

" L'historique est évidemment important, approuve Geert Vastiau. Il peut être analysé au niveau soit du fonds, soit de ses gestionnaires. L'on constate souvent que les deuxième et troisième fonds à risque d'un même gestionnaire remportent davantage de succès. Ce qui ne nous a pas empêchés d'investir généreusement dans le premier fonds de Down 2 Earth (D2E) Capital. D2E Capital a été créé par une poignée d'anciens de GIMV et par Ivo Marechal, ex-CEO du fournisseur logistique Essers ; nous savions donc à qui nous avions affaire. Les très grands fonds ne sont pas nécessairement les plus rentables. Nous préférons ceux qui rassemblent de 25 à 100 millions d'euros, comme Vectis, Hummingbird Ventures, Sofindev et Down 2 Earth Capital. "

6. Quelles sont les entreprises en demande ?

Pour les entreprises débutantes, les possibilités de se financer, en Belgique, ne manquent pas. L'investissement dans les start-up est encouragé par des mesures fiscales. " Au niveau supérieur, par contre - lorsque l'entreprise a besoin de trois à 10 millions d'euros de capitaux, l'on constate un réel déficit. C'est la raison pour laquelle des noms comme Collibra ou Cmosis tombent encore trop souvent dans l'escarcelle d'investisseurs étrangers. "

Fonds d'épargne-pension et capital-investissement

Les fonds d'épargne-pension investissent par définition sur la durée. Il est rare qu'un épargnant prenne l'initiative de réclamer sa réserve avant 60 ans, car il lui en coûterait 33 % d'impôt au lieu de 8 %. Les gestionnaires des quatre plus grands fonds d'épargne-pension ont admis, à l'occasion d'une précédente interview dans Trends-Tendances, qu'ils aimeraient pouvoir investir dans leprivate equity et dans les infrastructures, ce que le cadre législatif actuel ne leur permet pas. La rédaction croit toutefois savoir que le législateur n'est pas insensible à la question.

Jan Alexander annonce qu'ARKimedes tente de constituer des fonds plus importants (de 50 à 200 millions d'euros), qui pourraient continuer à suivre les entreprises et contribuer à ancrer celles qui enregistrent une forte croissance. " Nous aimerions également attirer davantage d'assureurs et de fonds de pension, mais ils sont souvent empêchés par la réglementation. La Bourse pourrait elle aussi être un vecteur d'ancrage des entreprises en phase ultérieure. "