Le Brexit est une catastrophe, la Grande-Bretagne vise le suicide collectif, la démission de Theresa May risque de provoquer une récession... Les alertes ont fleuri ces derniers mois. Plusieurs gestionnaires d'actifs affichent toutefois des propos beaucoup plus positifs, du moins pour les grandes entreprises, dopées par la chute de la livre.

L'économie n'a toujours pas décroché !

Responsable des actions domestiques chez Schroders, troisième gestionnaire d'outre-Manche, Sue Noffke juge ces valeurs attrayantes. " Depuis le référendum sur la sortie de l'Union européenne, la performance des actions britanniques est à la traîne par rapport à celle des actions mondiales. Les valorisations sont de ce fait à leur plus bas niveau depuis des décennies. " La raison en est simple : les investisseurs internationaux se sont détournés des actions britanniques. Les fonds en ont évacué pour 25 milliards de dollars depuis l'annonce du Brexit, révélait le Financial Times en avril dernier.

Schroders approche le sujet au moyen d'un indice à trois composantes : le rapport cours-bénéfice, bien sûr, accompagné du rapport cours-valeur comptable, ainsi que du cours-dividendes, soit le rendement. Sur cette base, la sous-évaluation dépasse 30% par rapport au reste du monde. Cela peut paraître considérable, mais il s'agit bien du " reste du monde " : la comparaison se fait entre les indices MSCI UK et MSCI World. Or, ce dernier reprend plusieurs autres marchés traditionnellement chers, dont les Etats-Unis. Résultat : les actions britanniques sont toujours sensiblement meilleur marché, la moyenne des 30 dernières années tournant autour de 18%. Il reste que les 30 à 33% observés cette année constituent la sous-évaluation la plus élevée depuis la fin des années 1990.

Londres n'a toujours pas décroché, avec une croissance du PIB de 0,5% au premier trimestre 2019, contre 0,4% pour la zone euro !

Investir en actions britanniques n'est pas sans risque, reconnaît pour sa part Barclays. La banque souligne toutefois que la Grande-Bretagne a jusqu'ici résisté beaucoup mieux que prévu après le vote de juin 2016 favorable au Brexit. Certes, le pays a connu un sérieux coup de mou en décembre dernier, avec une croissance négative de - 0,4%. Les causes de cet accident de parcours ? Durant les mois précédents, nombre d'entreprises britanniques avaient stocké des marchandises en quantités anormales, craignant de gros retards de livraison en cas de Brexit dur et d'embouteillages au niveau des douanes. Le phénomène aurait pris fin en décembre. La croissance du PIB britannique s'est finalement limitée à 1,4% en 2018, venant de 1,8% en 2017. Et la prévision pour 2019 a été abaissée à 1,2%. N'empêche : Londres n'a toujours pas décroché, avec une croissance du PIB de 0,5% au premier trimestre 2019, contre 0,4% pour la zone euro ! A moins que le repli de 0,4% du PIB en avril marque finalement un tournant ?

Oui aux ténors internationaux

De son côté, le gestionnaire M&G estime que la livre est toujours susceptible de flancher davantage. Elle ne pourrait se redresser qu'en cas d'accord entre Bruxelles et Londres. La Bourse se redresserait également, en particulier les actions des entreprises très actives sur le marché domestique, dans la banque, l'immobilier, la construction, la distribution, etc. Et en cas de scénario négatif ? Les investisseurs devront alors tourner leurs regards vers les entreprises faisant partie de l'indice FTSE 100. Car si elles aussi souffriraient très probablement dans un premier temps, elles bénéficieront ensuite de la faiblesse de la devise, aussi vrai que ces 100 premières entreprises de la Bourse de Londres tirent en moyenne 75% de leurs revenus de l'étranger.

Investment strategist chez BNP Paribas Fortis, Xavier Timmermans insiste sur cette distinction, en mettant en lumière des ratios fort différents. Ceux des actions de l'indice élargi FTSE 250 sont proches de ceux des valeurs reprises dans l'indice européen Stoxx 600, avec par exemple des rapports cours-bénéfice (P/E) estimés 2019 de 13,15 et 13,35 respectivement. Le rendement de dividende pointe à 3,33% et 3,72%. De son côté, l'indice FTSE 100 affiche un P/E plus avantageux de 12,47 et un rendement enviable de 4,91%. " Ce dernier est un peu trompeur, précise le stratégiste, car outre les valeurs pétrolières, cet indice est marqué par les très cycliques groupes miniers, qui affichent un rendement supérieur à 6%. "

Brexit ou pas, l'appétit des investisseurs pour les actions britanniques est aujourd'hui faible, observe sa collègue Sandra Vandersmissen, senior equity specialist, et certainement pas pour des valeurs domestiques comme BT ou Tesco. " Mais le pays possède quelques acteurs mondiaux, notamment dans le secteur pharmaceutique, qui est surpondéré dans nos portefeuilles. " Et de citer GSK, bien sûr, mais aussi et surtout Astra Zeneca, qui fait partie des 10 actions favorites de la banque, tous horizons confondus. Un argument majeur : sa répartition géographique, avec un tiers seulement aux Etats-Unis, mais un tiers aussi sur les marchés émergents. Le dernier tiers est le fait de l'Europe, mais avec un poids assez faible de la Grande- Bretagne. Autre élément : issu de la fusion entre le britannique Zeneca et le suédois Astra, le groupe possède plusieurs unités de production en Suède et dispose donc d'un plan B en cas de Brexit dur posant des problèmes d'exportations vers l'Union européenne.

Le groupe pétrolier BP aussi figure parmi les actions favorites de la banque, dans un secteur énergétique également surpondéré. Sandra Vandersmissen souligne que tous les débours consécutifs à l'accident survenu en avril 2010 dans le golfe du Mexique sont connus et provisionnés. Une autre valeur britannique séduisante, à un moindre niveau : le groupe financier Prudential, très exposé aux Etats-Unis et aux pays émergents.

Les autres européennes aussi sont bon marché...

Fort bien, mais pour l'investisseur belge, qui raisonne en euro, il ne faudrait pas que la livre chute davantage. " Je ne suis pas convaincu que le scénario d'un Brexit dur soit déjà totalement dans le cours de la livre, concède Xavier Timmermans, car le marché n'a pas perdu tout espoir d'un Brexit ordonné. " Mais dans ce cas, les cours des groupes internationaux monteront, ce qui devrait compenser la baisse de la devise dans une large mesure, complète Sandra Vandersmissen.

De son côté, Tom Mermuys, directeur Asset Allocations and Strategy Portfolios chez KBC Asset Management, est franchement réticent : " Si les actions britanniques affichent des valorisations attrayantes, c'est qu'il y a de bonnes raisons à cela. La faiblesse de la livre soutient les entreprises exportatrices, mais l'année 2019 est marquée du sceau du Brexit, ce qui pèse sur la confiance des consommateurs et des entreprises. Par ailleurs, les résultats affichés par ces dernières pour le premier trimestre ne furent guère convaincants et on observe de sérieuses corrections baissières pour les attentes de l'ensemble de l'année. Nous recommandons la prudence à l'égard des actions britanniques, conclut Tom Mermuys, en attendant d'y voir plus clair sur le plan politique, mais en attendant aussi une conjoncture plus favorable et de meilleures perspectives pour les entreprises. "

Le ton est plus positif chez Degroof Petercam, du moins de la part des gestionnaires du DPAM Equity Dividend, selon lesquels le scénario catastrophe paraît être déjà largement intégré dans les cours. Axés sur le rendement, les trois volets du fonds sont assez largement investis en actions britanniques internationales, ce qui contribue à leur rendement un peu supérieur à 6%.

Ces avis sont peut-être moins divergents qu'il n'y paraît, laisse entendre Xavier Timmermans : " Les actions britanniques sont bon marché, c'est vrai, les investisseurs internationaux s'en étant massivement détournés. Mais ceci vaut aussi pour les autres actions européennes et pour les mêmes raisons ! "