La technologie a été une tendance de fonds pour les investisseurs durant les dix dernières années. La montée en puissance d'Internet a vu l'apparition de géants comme Facebook, Amazon ou Google, des groupes qui ont opéré dans une relative impunité règlementaire pour imposer des nouveaux modèles économiques. Les problèmes rencontrés récemment par Facebook semblent toutefois être de nature à remettre en question les perspectives de ce secteur, avec une intervention des pouvoirs publics et de la société civile qui pourrait s'intensifier durant les prochaines années.

Inquiétude

Katherine Davidson, analyste chez Schroders, souligne que le récent changement des règles concernant la neutralité d'Internet aux Etats-Unis sera de nature à redonner du pouvoir aux groupes télécoms face aux géants du Net. " En outre, la prochaine introduction d'une législation européenne sur la protection des données va augmenter le risque pour les entreprises qui collectent des données. Si on ajoute les inquiétudes quant aux valorisations élevées de ces groupes, il n'est pas étonnant que les investisseurs avec d'importantes positions sur les FAANG (Facebook, Amazon, Apple, Netflix et Google) se soient rongé les ongles durant les derniers mois. "

Et de souligner que ces inquiétudes ont également concerné les investisseurs de long terme, d'habitude moins sensibles à ces facteurs de court terme. Elle s'est donc interrogée sur la durabilité des perspectives de croissance de ces grands groupes qui ont largement soutenu la tendance boursière durant les dernières années.

Katherine Davidson, analyste chez Schroders. "Les consommateurs ne semblent pas avoir été défavorisés par la domination des grands groupes technologiques." © PG

Consommateur

Certains grands groupes technologiques sont devenus par défaut des monopoles. Google contrôle ainsi 85 % des recherches réalisées sur les ordinateurs de bureau, et 95 % sur les plateformes mobiles. De son côté, Amazon a réalisé près de 50 % des ventes sur Internet durant l'exercice 2017, un pourcentage en hausse de 5 % par rapport à 2016. Pour autant, Katherine Robinson estime qu'il ne faut pas exagérer les risques auxquels le secteur fait face. " Au sens le plus traditionnel, les consommateurs ne semblent pas avoir été défavorisés par la domination de ces entreprises. " Elle souligne ainsi que la plupart des services proposés par Facebook ou Google restent gratuits, ce qui se traduit par un surplus économique très important pour les consommateurs, " qu'une étude citée récemment par The Economist chiffre à 16.600 dollars par an ". En clair, si les utilisateurs créent de la valeur pour ces sociétés avec les données qu'ils transmettent, ils en retirent également d'importants avantages.

Consentement

Katherine Robinson indique également que si une version payante de ces services venait à voir le jour, une majorité opterait probablement pour continuer à échanger leurs informations en échange d'un maintien de la gratuité de l'accès aux services. " Il est difficile d'imaginer que les consommateurs n'acceptent pas d'échanger leurs données, si l'alternative est de ne plus avoir accès à des services qu'ils utilisent plusieurs fois par jour. " Elle souligne également que des groupes comme Google ou Facebook n'ont pas non plus profité de leur situation pour augmenter les prix demandés aux annonceurs, et restent toujours moins chers que pratiquement tous les autres médias. " De même, nous voyons également peu de preuves qui pourraient amener à penser qu'Amazon a eu un impact défavorable pour les consommateurs. Dans la pratique, le caractère disruptif de ce groupe a surtout poussé à une importante déflation sur les prix dans de nombreux secteurs. La crainte de se faire amazoner a surtout stimulé l'innovation au travers de l'ensemble de l'économie. "

Contrôler le flux

Elle souligne toutefois que la question est aujourd'hui posée pour les opérateurs de réseaux sociaux quant à la responsabilité qu'ils peuvent endosser sur le contenu publié par rapport aux éditeurs de médias traditionnels, et souligne que ce serait un enjeu colossal. " Chaque jour, l'équivalent de 65 années de vidéos est posté sur YouTube. Parvenir à équilibrer le besoin de protéger les utilisateurs sans verser dans la censure constituera un défi de taille. "

"Road Trip" dans la Silicon Valley

Alison Porter (gestionnaire de fonds en actions technologiques chez Janus Henderson) est allée de son côté faire un tour dans la Silicon Valley, et souligne que les directions restent positives quant au contexte macroéconomique. " Pratiquement toutes les entreprises que nous avons rencontrées restent très optimistes, et soulignent également que la réforme fiscale américaine va leur donner davantage de moyens pour investir dans l'architecture, notamment pour rajeunir et améliorer les infrastructures en place qui sont parfois dégradées en terme de performance. Et la demande internationale semble être tout aussi bien orientée. "

Dans ce contexte, elle souligne les perspectives qui restent favorables dans l'adoption des services sur le cloud. " Les dépenses des entreprises utilisent largement les plates-formes mises en place chez Microsoft (Azure) et Amazon (AWS), avec des niveaux d'investissement élevés en vue d'augmenter les capacités et d'élargir la zone géographique dans laquelle elles peuvent proposer des services sur le cloud ", indique encore Alison Porter. Des groupes comme ServiceNow, Salesforce ou Adobe continuent également de gagner des parts de marché, et investissent massivement pour augmenter leur offre de produits. " Dans l'ensemble, ces différentes rencontres ont renforcé notre vision positive sur le secteur technologique, même s'il convient de rester conscient de la valorisation de certains noms, et d'éviter les zones d'exagération. "

L'Europe de plus en plus à la traîne

Dans une étude récente publiée par le gestionnaire allemand MainFirst, Frank Schwarz (auteur de l'étude et gestionnaire du fonds MainFirst - Global Equities Fund, noté cinq étoiles chez Morningstar) estime que les entreprises qui profitent des grandes tendances de fond actuelles devraient dominer le classement des plus grandes capitalisations mondiales en 2025, et plus particulièrement tout ce qui touche " au commerce électronique, à l'intelligence artificielle, la publicité en ligne ou les voitures autonomes. "

Par rapport au classement établi à la fin 2017 (dominé par les entreprises américaines Apple, Amazon, Alphabet, Microsoft et Facebook), il s'attendent toutefois à ce que le centre de gravité se déplace vers les géants asiatiques d'ici la fin 2025, avec Alibaba et Tencent qui occuperont désormais les deux premières positions au niveau mondial, tandis que Nvidia intégrera également le sommet du classement. Seuls Amazon et Facebook devraient être en mesure de conserver leur place dans le top 5. " La majorité des 20 plus grandes entreprises mondiales auront leur siège en Chine, en Corée du Sud ou à Taiwan. "

Il souligne également que l'Europe est de plus en plus à la traîne par rapport à l'Asie et aux Etats-Unis, et " ne devrait pas revenir sur le devant de la scène ". Notre continent ne disposera plus d'aucun représentant dans le top 20 d'ici 2025. " L'évolution de ces entreprises à l'horizon 2020 est déjà probablement intégrée dans les cours, et il faut donc adopter un horizon encore plus long afin d'identifier quelles sont les opportunités d'investissement actuelles. "