Frederik Meheus a fait son entrée chez BlackRock il y a 15 ans. Depuis cette année, il y est responsable des ventes mondiales de technologies sur mesure pour les petits investisseurs. Le mastodonte américain est le premier gestionnaire de patrimoine au monde, avec plus de 5.000 milliards de dollars sous sa garde. On sait cependant beaucoup moins que BlackRock vend depuis longtemps des solutions technologiques aux investisseurs institutionnels, aux entreprises et depuis peu aussi aux intermédiaires des investisseurs particuliers.

" J'ai récemment assisté à une conférence où plusieurs CEO du secteur financier ont livré des présentations. Les mots innovation et numérique figuraient parmi les premiers slides de chacune d'entre elles. Il y a deux ans, ce n'était pas le cas. La numérisation s'est réellement accélérée. Subitement, beaucoup de choses bougent. Et c'est nécessaire, car le secteur financier a un gros retard à combler par rapport aux autres secteurs. "

Frederik Meheus précise immédiatement que le maillon humain ne devrait pas être éjecté de la chaîne à court terme. " La confiance dans les machines reste un point délicat. A l'époque, les banques avaient également dû prendre les clients par la main pour les inciter à utiliser les distributeurs automatiques. Aujourd'hui, les conseillers financiers devront adopter la même attitude pour familiariser leurs clients aux applications internet. On recense énormément d'applications qui facilitent la gestion d'un budget ou le suivi d'investissements particuliers, mais elles restent très peu utilisées. Les conseillers doivent faire la même transition. Ils devront suivre des formations et introduire une foule de nouvelles technologies dans leurs relations avec le client. Nous avons besoin d'un réétalonnage des esprits. Je pense que l'aspect relationnel existera toujours. Aux moments clés de leur vie, les gens ont besoin d'une personne de confiance qui leur donne des conseils. "

TRENDS-TENDANCES. Aux Etats-Unis, l'automatisation de la gestion de patrimoine est déjà beaucoup plus avancée. Pourquoi nous montrons-nous moins innovants dans ce domaine en Europe ?

FREDERIK MEHEUS. Il est vrai que les " robots-conseillers " restent peu utilisés en Europe. Une des principales difficultés sur Internet est de conserver l'attention. Une espèce de contrat social veut que nous ne quittions pas la table quand nous faisons face à un conseiller dans une agence bancaire. En ligne, il en va autrement. Toutes sortes de stimuli entraînent une perte d'attention après 30 secondes. Un client qui se trouve devant son ordinateur dans son fauteuil ou sur la table de la cuisine doit se voir proposer une assistance le plus vite possible. Cela vous oblige également à capter le plus grand nombre possible de données sur ses clients, afin qu'ils remplissent le moins d'informations possible les concernant. Vous connaissez le formulaire que vous devez remplir dans votre agence pour définir votre profil de risque. Nous essayons de simplifier une partie de ces formalités administratives grâce au numérique. Mais il faut se demander aussi s'il y a un sens à imposer une liste de questions aussi longue. Peut-être serait-il préférable de placer les clients dans des situations de stress données dans un environnement ludique ? Cela donnera sans doute une idée plus réaliste de leur réaction face à une baisse rapide de la valeur de leur portefeuille de placements. De très nombreuses start-up travaillent également sur la visualisation des profils de risque.

Ces dernières années, on a assisté à la naissance de nombreuses entreprises qui développent des applications liées de près ou de loin à la finance. Constituent-elles une menace pour les valeurs sûres du secteur financier ?

Elles sortent des sentiers battus et sont souvent beaucoup plus réactives qu'une grande banque qui fonctionne avec une technologie obsolète, voire dans certains cas avec des plateformes distinctes pour les crédits et les investissements. Mais ces start-up éprouvent des difficultés à atteindre une masse critique. Les acteurs fintechs les plus prometteurs seront sans doute rachetés par de grandes banques. Nous voyons déjà apparaître une espèce de symbiose dans ce domaine. La confiance dans une marque forte est toujours très importante pour le consommateur. Il est cependant possible que les grandes banques se laissent surprendre à l'occasion par une petite entreprise fintech qui parvient à pénétrer un marché. Une petite idée peut avoir un impact considérable. L'entreprise internet chinoise Tencent a par exemple eu l'idée de proposer une enveloppe rouge numérique via l'application populaire WeChat. La tradition en Chine veut que l'on offre une enveloppe papier rouge avec de l'argent à certaines occasions particulières et lors de fêtes comme le Nouvel An. Cette enveloppe rouge numérique a eu un grand succès et a permis à Tencent d'accéder à des millions de comptes bancaires chinois d'un seul coup. Vous pouvez être certains qu'ils exploiter ces données pour approcher le consommateur sous un angle différent. L'information, c'est le pouvoir.

Il y a 18 mois, BlackRock a racheté le robot-conseiller Future Advisor, qui conseille ses clients selon leurs objectifs. Qu'est-ce qui fait la particularité de Future Advisor ?

Vous pouvez encoder tous vos comptes sur le site web de Future Advisor pour obtenir une analyse complète de votre patrimoine. Où résident les risques ? Avez-vous trop d'argent concentré dans une région ou un type d'investissement donné ? N'êtes-vous pas trop exposé à une seule entreprise ? Il est possible d'associer au système ses comptes auprès de différentes banques et d'obtenir un tableau complet de son patrimoine en moins de deux minutes. En théorie, vous pouvez même introduire votre assurance groupe au système, par exemple. Sauf que les assureurs ne publient pas de rapports réguliers sur les investissements qu'ils réalisent avec votre argent.

Les clients veulent-ils qu'une banque connaisse les autres banques auprès desquelles ils ont un compte ?

Je suis étonné par la quantité d'informations que les gens confient à leur smartphone. Il est étonnant de voir à quelle vitesse ils se familiarisent à la technologie. Les gens se vendent beaucoup plus que ce que vous pourriez penser. Et nous sommes également aidés par le régulateur. Une directive européenne en préparation (PSD II) prévoit que les banques seront à l'avenir obligées de proposer un aperçu de l'ensemble de leur patrimoine aux clients qui en font la demande. L'objectif est de pouvoir donner un concept holistique, sur la base de la situation complète du patrimoine.

BlackRock veut accroître l'efficacité et la qualité du conseil à l'aide de la technologie, mais nous voulons également être le "docteur" des portefeuilles et veiller à ce que ceux-ci soient bien équilibrés. Nous sommes très fiers de notre système de gestion des risques, Aladdin, avec lequel nous identifions les risques auxquels sont exposés des investisseurs institutionnels comme les fonds de pension. Ce système effectue actuellement des analyses approfondies pour environ 15.000 milliards de dollars de portefeuilles professionnels. BlackRock peut par exemple calculer les émissions de CO2 d'un portefeuille et donc rendre quantifiable l'impact environnemental des entreprises dans lesquelles vous investissez. Une des conclusions les plus étonnantes dans ce vivier de données est que les investisseurs donnent de manière générale beaucoup trop de poids aux obligations. Si les taux commencent à augmenter, tous ces investisseurs pourront alors constater le fonctionnement de ces marchés à leurs dépens. Ils apprendront qu'une obligation n'est pas qu'un instrument d'investissement qui rapporte un coupon donné chaque année. Car lorsque les taux augmentent, la valeur des obligations baisse. Si la baisse de la valeur de l'obligation dépasse le coupon, ils essuieront des pertes sur leur portefeuille obligataire.

Le problème n'est-il pas que les investisseurs qui ont un profil défensif ou qui ont peu d'appétit pour le risque sont systématiquement renvoyés vers les obligations ?

Oui, on est naturellement confronté à un régulateur qui a les yeux braqués dans le rétroviseur et qui pourrait davantage regarder vers l'avant. En raison des taux bas actuels, un portefeuille composé uniquement d'obligations n'a aucune utilité. Le cadre réglementaire doit être revu de temps en temps. Il y a plus de 260 milliards d'euros sur les comptes d'épargne dont on sait qu'ils ne rapportent rien. Il n'est pas anormal que les conseillers des banques proposent en premier lieu un fonds obligataire à ses épargnants qui ont un profil de placement très défensif. Mais je me demande personnellement s'il n'est pas plus sûr, dans le contexte actuel, d'investir un peu d'argent dans un fonds mixte bien géré.Le secteur financier a beaucoup changé ces dernières années. Aujourd'hui, il ne s'agit plus de vendre des produits. Cette industrie a appris à écouter ses clients. Elle s'est professionnalisée. Vous ne trouverez plus aujourd'hui d'employé d'agence locale qui remplit le portefeuille de ses clients d'un peu d'obligations et de quelques actions. Les clients n'ont pas changé. Ils veulent atteindre certains objectifs financiers. Ils ne s'intéressent pas à tel ou tel produit d'investissement, mais veulent savoir comment aller du point A au point B. Aujourd'hui, il importe avant tout de gérer les attentes des clients. Lorsqu'ils recherchent un surcroît de revenus pour leur retraite, un conseiller doit oser leur dire qu'ils n'y arriveront pas avec tel ou tel portefeuille. Nous devons travailler notre communication. Nous parlons des ratios de Sharpe ou de rendement ajusté pour les risques comme si c'étaient des notions évidentes. C'est comme ces docteurs qui jonglent avec des termes latins. Moi non plus, je n'y comprends rien. Il faut les traduire en langage humain, compte tenu des préoccupations réelles des gens.

ILSE DE WITTE

" Nous voulons être le 'docteur' des portefeuilles et veiller à ce qu'ils soient bien équilibrés. " Frederik Meheus (BlackRock)

" Nous sommes très fiers de notre système de gestion des risques, Aladdin, avec lequel nous identifions les risques auxquels sont exposés des investisseurs institutionnels comme les fonds de pension. "

"Lorsque les clients recherchent un surcroît de revenus pour leur retraite, un conseiller doit oser dire qu'ils n'y arriveront pas avec tel ou tel portefeuille."