L'être humain n'est pas fait pour investir. Le tumulte actuel sur les marchés le démontre pour la énième fois. Les cours jouent au yoyo, les pertes grossissent chaque jour, les certitudes auxquelles se raccrocher sont de plus en plus rares. Tous ces éléments stimulent des instincts primaires et des ressorts de la psychologie humaine qui seraient salvateurs dans d'autres contextes. Mais pas en Bourse... Dans cette discipline, de telles réactions sont en effet des pièges qui nous amènent à commettre de lourdes erreurs de raisonnement.
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L'être humain n'est pas fait pour investir. Le tumulte actuel sur les marchés le démontre pour la énième fois. Les cours jouent au yoyo, les pertes grossissent chaque jour, les certitudes auxquelles se raccrocher sont de plus en plus rares. Tous ces éléments stimulent des instincts primaires et des ressorts de la psychologie humaine qui seraient salvateurs dans d'autres contextes. Mais pas en Bourse... Dans cette discipline, de telles réactions sont en effet des pièges qui nous amènent à commettre de lourdes erreurs de raisonnement. Voilà des années que le psychologue et expert du comportement David Crosby étudie les pièges de la Bourse, les biais cognitifs des investisseurs et les manières de s'en protéger. Il a réuni les résultats de ses travaux dans le livre The Behavioral Investor, dont il partagera les conclusions la semaine prochaine au Trends Investment Summit, à Bruxelles. Ses connaissances et son expérience sont d'autant plus les bienvenues que la guerre en Ukraine met le sang-froid et la rationalité des investisseurs à rude épreuve. Confrontés à de très nombreuses incertitudes, les gens, et donc les investisseurs, ne prennent plus leurs décisions sur la base de raisonnements fondés, mais se raccrochent à des préjugés et des impulsions. Daniel Crosby en isole quatre dont nous devons nous garder. La première de ces impulsions est l'émotion. Le conflit en Ukraine démontre à nouveau que l'être humain est avant tout un animal empathique. "Les gens voient la guerre, partagent les souffrances des Ukrainiens et jugent ces événements effrayants. Ils attendent des marchés financiers qu'ils ressentent eux-mêmes ce choc, et cela se traduit par des krachs, explique David Crosby. Mais en réalité, les marchés n'ont pas de coeur et se reconcentrent rapidement sur les aspects économiques et financiers. L'histoire apprend que les réactions du marché aux guerres sont généralement modérées et brèves." Les investisseurs auraient donc tort d'assimiler le tribut humain de la guerre à son possible coût économique ou financier. Les êtres humains ont également tendance à projeter le passé récent sur le futur proche. "Nous pensons souvent que les événements actuels vont se poursuivre indéfiniment. Les marchés financiers font exactement le contraire, explique David Crosby. Certes, de nombreux momentums et autres tendances se poursuivent un temps, mais à moyen long terme, la phrase la plus vraie dans le monde de l'investissement reste: 'ça finira par passer'." Cette erreur de projection va dans les deux sens. De nombreux investisseurs pensent actuellement que la guerre, la hausse des prix et les incertitudes géopolitiques sont la nouvelle norme, et se montrent exagérément pessimistes. Mais à l'inverse, en raison du passé récent, autant d'investisseurs tombent sous l'emprise d'un optimisme excessif. "Jusqu'il y a peu, de très nombreux investisseurs présentaient une forte exposition aux actions américaines et aux actifs de croissance spéculatifs qui s'étaient montrés extrêmement performants ces dernières années", explique David Crosby. Or, l'incertitude montait déjà sur les marchés financiers avant que la Russie n'envahisse son voisin. Mais elle était imputable à d'autres phénomènes. Une inflation qui atteint des niveaux inédits dans le monde ; une pandémie qui n'a toujours pas été pleinement digérée ; des goulets d'étranglement dans la chaîne d'approvisionnement de l'économie globalisée qui provoquent diverses pénuries ; des actions - surtout les américaines - qui s'échangent à des valorisations vertigineuses... Tous ces phénomènes ont créé un environnement extrêmement incertain et volatile, auquel la guerre s'est ajoutée il y a quelques semaines. "Pour le marché, ce contexte est plus important que le conflit proprement dit", assure Daniel Crosby. > Lire aussi: Comment protéger son portefeuille de la volatilité de la bourse?Un deuxième piège est le conservatisme. En général, nous recherchons des solutions aux problèmes et nous nous armons contre les incertitudes et les changements en faisant comme nous l'avons toujours fait, c'est-à-dire en passant à l'action. Certes, dans la vie ordinaire, une telle attitude apporte tranquillité d'esprit et stabilité. Mais en Bourse, c'est le contraire. Il vaut mieux ne rien faire que de faire quelque chose. "Les gens ont peur du risque de perdre. Si celui-ci augmente, ils adaptent leur portefeuille, mais les recherches établissent clairement une corrélation inverse entre le nombre de transactions et le rendement. Plus les investisseurs multiplient les transactions, moins ils sont performants, explique l'expert en comportement. Il est plus risqué d'en faire trop que de ne rien faire." A cette réalité s'ajoute le fait que notre intelligence baisse en période de grande tension émotionnelle. "La puissance de notre cerveau diminue. Dans de tels moments, nous perdons jusqu'à 13% de notre capacité de traitement cognitive, explique David Crosby. Nous le constatons aux nombreuses personnes qui sont sorties épuisées de deux années de covid." > Lire aussi: Se protéger contre Vladimir Poutine... et Jerome PowellDans une période comme celle-ci, les investisseurs doivent également être attentifs au piège de l'attention. "Face à une telle situation, l'être humain éprouve énormément de difficultés à distinguer l'information pertinente du bruit", affirme David Crosby. Et les médias ne sont pas d'un grand secours. "Une mauvaise nouvelle génère un attrait deux fois et demi plus puissant qu'une bonne: elle draine davantage de téléspectateurs et de lecteurs, rappelle l'expert. Evidemment, les médias jouent avec cela..." Pour évaluer la pertinence d'informations surabondantes, un investisseur doit se poser deux questions. "Un: ai-je le moindre contrôle? Deux: l'information en question a-t-elle de l'importance pour le portefeuille sur un horizon de cinq à dix ans? Pour de nombreux événements qui se déroulent aujourd'hui, la réponse est deux fois non, estime le psychologue. Un individu ne peut rien changer à la situation et ce qui se passe aujourd'hui n'aura plus aucune importance dans quelques années." > Lire aussi: Vingt conseils pour consommer (vraiment) moins de carburantLe quatrième piège, qui est moins présent dans la situation actuelle mais dans lequel tombent toujours de nombreux investisseurs, est celui de l'ego. "L'ego ou l'arrogance interviennent sous différentes formes. L'une d'entre elles, c'est la conviction qu'ont la plupart des gens d'être meilleurs que la moyenne de leurs contemporains dans de nombreux domaines, explique David Crosby. Traduit à la lumière des événements actuels, cela signifie que de nombreuses personnes pensent pouvoir parfaitement évaluer la manière dont la situation va évoluer entre la Russie et l'Ukraine. J'ai lu une interview de la biographe de Poutine. Quand on lui a demandé si elle savait ce que l'avenir nous réservait, elle a répondu qu'elle était incapable de faire la moindre prédiction. Si même quelqu'un comme elle n'a aucune idée de ce qui va se passer... Nous sommes confrontés à de très nombreuses personnes qui nous expliquent vers où nous allons avec bien plus d'assurance qu'elles ne le devraient." Indépendamment des événements actuels, David Crosby voit dans le monde de l'investissement de très nombreux autres ressorts qui exploitent les faiblesses humaines et favorisent un comportement inapproprié. "Le secteur financier développe une foule de technologies qui incitent les investisseurs à multiplier les transactions, à payer plus, à davantage regarder ce que font les autres, transformant l'investissement en une espèce de jeu. Mai ce n'est pas forcément ce qu'il y a de mieux pour eux. Ces dernières années, de nombreux nouveaux investisseurs sont arrivés en Bourse. Le secteur financier aurait dû les aider et les conseiller sur les manières de prendre les bonnes décisions d'investissement pour eux-mêmes, au lieu de déverser sur eux des technologies qui alimentent leurs faiblesses et les ressorts néfastes." Heureusement, il est possible de se protéger de ces erreurs et de ces pièges. David Crosby parle des trois E: éducation, environnement, encouragement. Les études récentes ont encore accentué la nécessité d'"éduquer" les investisseurs, explique-t-il: "Dans une récente enquête, les investisseurs américains ont affirmé qu'ils attendaient de leurs investissements un rendement annuel de 17% sur les 10 prochaines années. C'est complètement fou. Cela n'a rien avoir avec les rendements observés par le passé". > Lire aussi: Le numérique au service de l'éducationPar environnement, le psychologue entend le portefeuille d'investissement. "Il doit être le reflet de votre tolérance au risque et de votre psyché d'investisseur", explique-t-il. Il n'y a pas de lois universelles. Chaque investisseur doit s'imposer des règles claires qui sont les plus adaptées à ses objectifs à long terme. "Il existe de nombreuses façons de gagner de l'argent en investissant. Si vous aviez investi 10.000 dollars dans un fonds d'actions de valeur il y a 50 ans, vous posséderiez aujourd'hui 2,1 millions. Si vous aviez investi la même somme dans un fonds d'actions de croissance - soit l'approche opposée à celle de la valeur -, vous auriez 1,7 million de dollars. La différence n'est pas si importante. Les deux approches ont généré des rendements fantastiques. Mais en raison des nombreux pièges que nous venons d'évoquer, le capital de l'investisseur moyen n'a grossi qu'à 415.000 dollars sur la même période. Il est donc plus important d'opter pour une approche et de s'y tenir que de chercher l'approche idéale", explique-t-il. Dans le cadre d'un portefeuille d'investissement, la diversification est un autre remède important contre les erreurs les plus fréquentes, même si ce n'est pas pour autant la panacée. "La diversification est une espèce de modestie incarnée, sourit David Crosby. La meilleure manière de faire face à notre ignorance du futur reste de diversifier ses investissements entre et au sein des différentes catégories d'actifs. Mais à partir d'un certain moment, les avantages et l'utilité de la diversification commencent à diminuer. Si vous avez trop de positions en portefeuille, vous ne savez plus où vous êtes investis." A titre d'illustration, le spécialiste compare le rendement des deux principaux indices d'actions américaines: le Dow Jones compte 30 actions, le S&P 500 en recense 500. Mais ces 40 dernières années, ils ont enregistré un rendement similaire. Il n'existe pas non plus de bon ou de mauvais choix dans le débat autour de l'investissement passif ou actif. "Des recherches démontrent que les investisseurs actifs sont facilement battus par les marchés et leurs indices de référence à long terme, note David Crosby. Mais on trouve également des études qui prouvent que les gestionnaires de fonds qui gèrent avec beaucoup de conviction un portefeuille selon une approche donnée font souvent mieux que le marché." > Lire aussi: Investissements: quatre moyens de diversifier rapidementLa volatilité actuelle démontre aussi qu'investir ne doit pas être un sport individuel: encouragements et conseils sont toujours les bienvenus. Quelle que soit la quantité de connaissance et d'expérience que vous avez accumulées ou la manière dont vous avez constitué votre portefeuille, il y aura toujours des moments où vous céderez à la panique. "A ce moment-là, vous aurez besoin de quelqu'un, un conseiller financier ou autre, qui vous aidera à la garder la tête froide et qui vous protégera des erreurs." > Lire aussi: Le secteur bancaire pris en étau entre Moscou et Francfort