Si le conflit en Ukraine a engendré une poussée de volatilité sur les marchés financiers, tous les secteurs n'ont pas été affectés de la même manière. Parmi les quelques industries qui s'en sortent nettement mieux que la moyenne, on retrouve surtout le secteur de la défense. Les cours des actions européennes se sont même envolés après que l'Allemagne, entre autres, a annoncé un relèvement de ses dépenses militaires.
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Si le conflit en Ukraine a engendré une poussée de volatilité sur les marchés financiers, tous les secteurs n'ont pas été affectés de la même manière. Parmi les quelques industries qui s'en sortent nettement mieux que la moyenne, on retrouve surtout le secteur de la défense. Les cours des actions européennes se sont même envolés après que l'Allemagne, entre autres, a annoncé un relèvement de ses dépenses militaires. "Nous devrons investir davantage pour la sécurité de notre pays afin de protéger la liberté et la démocratie", a déclaré Olaf Scholz, chef du gouvernement allemand, devant le Bundestag. Concrètement, Berlin a décidé d'allouer 100 milliards d'euros aux dépenses militaires dans son budget 2022, soit plus du double de l'année dernière (47 milliards). Outre l'ampleur de la révision budgétaire, cela marque surtout un changement de cap majeur. L'Allemagne rechigne en effet de longue date à gonfler ses dépenses militaires malgré l'engagement pris en 2014 par tous les pays de l'Otan de consacrer au moins 2% de leur PIB à la défense. Mais elle est loin d'être la seule dans le cas puisque la moitié des membres de l'Otan n'atteignait pas cet objectif en 2021 et que la moyenne de l'Union européenne est de 1,3% du PIB. La menace de la Russie rebat toutefois les cartes. En Italie, le Premier ministre Mario Draghi a appelé à suivre l'exemple de l'Allemagne et à relever le budget Défense à plus de 2% du PIB durablement afin de moderniser l'armée. La Pologne, voisine de l'Ukraine, s'est fixé un objectif de 3% du PIB pour son budget Défense. La Finlande et la Suède ont aussi annoncé un important relèvement de leurs dépenses militaires.En chiffres, atteindre l'objectif de 2% fixé au sein de l'Otan signifierait une hausse de moitié des dépenses militaires dans l'Union européenne. Si tous les Etats membres suivaient l'exemple de l'Allemagne avec un budget Défense de près de 3% du PIB, la croissance dépasserait les 100%. Ailleurs dans le monde aussi, les budgets Défense sont plutôt orientés à la hausse. Le Royaume-Uni a annoncé un plan d'investissement en matériel sur 10 ans d'une valeur de 238 milliards d'euros. Aux Etats-Unis, le Pentagone a demandé une allonge budgétaire malgré un budget record de 778 milliards de dollars en 2022, évoquant surtout la menace de la Chine. Reste à savoir à qui profitera cette manne de dépenses publiques. A en croire Olaf Scholz, les groupes étrangers pourraient en être les premiers bénéficiaires, le chancelier allemand ayant annoncé l'achat d'avions de combat américains F-35, construits par Lockheed Martin, pour remplacer sa flotte vieillissante de Tornado. Il a aussi évoqué l'acquisition de drones de combat israéliens Heron. Cela ne serait toutefois que provisoire. L'industrie de la défense est très fortement liée aux décideurs politiques, même aux Etats-Unis. Par exemple, la chaîne d'approvisionnement de Lockheed Martin pour les F-35 génère de l'emploi dans 48 des 50 Etats américains. En Europe, Olaf Scholz a ainsi déclaré qu'il "est très important que nous construisions la prochaine génération d'avions de combat et de chars ici en Europe avec nos partenaires européens, tout particulièrement la France". Il a aussi évoqué des coopérations dans la lutte contre les cyberattaques et d'autres nouvelles technologies. Bloqué depuis de nombreuses années, le projet Eurodrone a ainsi été officiellement lancé le mois dernier, l'Allemagne, la France, l'Italie et l'Espagne ayant signé le contrat pour développer ce futur drone de combat paneuropéen. Par ailleurs, les envois de matériel militaire par l'Allemagne en Ukraine dopent d'ores et déjà l'activité du conglomérat d'armement allemand Rheinmetall. Ce dernier a en effet sextuplé les cadences de production de munitions pour chars d'assaut, de 40.000 à 240.000 par an. Armin Papperger, CEO de Rheinmetall, a déclaré au Handelsblatt avoir fait une offre de fourniture de munitions, hélicoptères et chars pour 42 milliards d'euros. Un montant considérable pour un groupe qui affiche un chiffre d'affaires annuel de l'ordre de 6 milliards. Pour Ross Law et George McWhirther, analystes de Berenberg, "Rheinmetall est le principal bénéficiaire à court et moyen terme" de la hausse des dépenses militaires. D'autres analystes, comme UBS ou DZ Bank, ont récemment confirmé leur conseil sur le groupe allemand qui avait déjà publié des résultats record pour 2021. A 20 fois les bénéfices et avec un rendement de dividende brut de 2%, le titre présente une valorisation tout à fait correcte. D'autres groupes européens sont susceptibles de fournir rapidement des chars ou des munitions, comme KNDS ou la FN, mais ils ne sont pas cotés. Du côté des acteurs cotés en Bourse, les investisseurs doivent surtout miser sur un changement à long terme de la politique de défense européenne, plutôt que sur l'impact du conflit actuel. Prenons l'exemple du contrat Eurodrone, d'un montant de 7,1 milliards d'euros, chapeauté par Airbus et impliquant aussi le français Dassault Aviation et l'italien Leonardo. Le premier vol du drone de combat européen n'est prévu qu'en 2026 et les premières livraisons en 2028. Parmi ces gagnants à plus long terme, Ross Law et George McWhirther estiment que "Airbus, BAE Systems, MTU Aero Engines (moteurs d'avions civils et militaires, Ndlr) et Dassault Aviation (concepteur de l'avion de chasse Rafale et d'autres appareils comme le jet d'affaires Falcon, Ndlr) devraient bénéficier de leur exposition aux grands programmes". Joachin Kotze, analyste actions pour Morningstar, souligne qu'il est encore très difficile de quantifier l'impact du conflit actuel et de l'évolution de la politique de défense sur les résultats futurs des acteurs de secteur. Il privilégie ainsi une approche plus prudente basée sur la valorisation fondamentale. "Au sein des acteurs spécialisés dans le secteur de la défense, Thales, Dassault Systems et Leonardo se négocient avec une décote par rapport à nos estimations de juste valeur, tandis que BAE Systems se traite avec une prime (grâce à un avantage concurrentiel plus important). Notre préférence va à Thales et Dassault Systèmes", à ne pas confondre avec Dassault Aviation. Dassault Systèmes est un éditeur de logiciels de conception 3D notamment utilisés dans la défense. Thales, spécialiste des systèmes technologiques, est aussi actif dans différents secteurs (identité numérique, défense, aéronautique, spatial). Ces dernières semaines, un acteur très en vue a été Hensoldt, spécialiste allemand de l'électronique et des capteurs militaires (notamment pour les radars d'avions de chasse ou les périscopes de chars). L'Allemagne ayant acquis une participation de blocage (25%) dans cette ancienne filiale d'Airbus (qui collabore aussi avec l'italien Leonardo), les marchés spéculent sur le fait qu'Hensoldt sera un équipementier de référence dans les programmes paneuropéens. Le titre a ainsi plus que doublé fin février-début mars avant de faire l'objet de prises de bénéfices. A 40 fois les bénéfices 2021, la valorisation est tendue mais pas exorbitante en tenant compte de la rapide croissance avec une hausse des ventes de 22% en 2021 et une prévision de + 15% en 2022. Lockheed Martin est la première entreprise mondiale de défense et de sécurité. Contrairement à d'autres géants comme Boeing, Airbus ou Raytheon, c'est réellement un spécialiste du secteur. Sa panoplie complète (avions de chasse, de reconnaissance, drones, missiles, etc.) le rend incontournable aux Etats-Unis et même en Europe où le F-35 est indispensable, notamment pour opérer les bombes nucléaires américaines présentes dans plusieurs pays européens. En Bourse, le groupe américain cote 17 fois les bénéfices, un niveau de valorisation raisonnable qui ne pousse toutefois pas les analystes à l'enthousiasme. Le groupe a dû renoncer au rachat d'Aerojet sous la pression des autorités de la concurrence et plusieurs importants projets (dont le F-35 ou le navire de combat littoral) ont accumulé retards et surcoûts. Les investisseurs lui préfèrent notamment Mercury Systems. Le groupe américain se définit lui-même comme étant à la croisée des hautes technologies et de la défense. Il fournit notamment des écrans pour avions de chasse, des processeurs, des équipements électroniques, des capteurs, etc. Son chiffre d'affaires a plus que doublé entre 2017 et 2021 à près d'un milliard de dollars. A 160 fois les bénéfices, il s'agit toutefois clairement d'un pari sur l'avenir.