"Vous vous y connaissez en opérations boursières ? Auriez-vous l'un ou l'autre tuyau à donner ? " Voilà le genre de questions qu'un collègue se voyait régulièrement poser alors qu'il voulait passer une semaine de vacances relax au soleil. C'est un fait : la Bourse suscite de plus en plus d'intérêt depuis quelques mois. Les épargnants à l'affût de bons conseils suivent l'avis des analystes financiers, des férus de chiffres qui sondent les entreprises en vue d'anticiper les possibles bénéfices. Leurs analyses permettent de fixer un objectif de cours, d'anticiper l'évolution du prix d'une action sur un an et d'en recommander l'achat, la conservation ou la vente.

Ce genre d'analyse assortie de recommandations peut avoir une énorme influence sur une action. Lors de la publication d'un premier rapport sur la société de biotechnologie belge Biocartis le mois passé par la maison de Bourse britannique Berenberg, l'action a bondi de 5 %. Lotus Bakeries a essuyé un camouflet lorsque KBC Securities a mis en garde contre l'impact de l'augmentation du prix des oeufs sur les résultats de l'entreprise après le scandale du fipronil.

Plus de chasseurs, moins de gibier

Les rapports d'analyse ont désormais plus d'impact dans les salles de marché. " Cela n'a rien d'étonnant vu les circonstances actuelles, analyse Tom Simonts, économiste financier chez KBC. Les investisseurs cherchent de bonnes idées. Mais vu la valorisation de nombreuses actions, il y a plus de chasseurs que de gibier. "

Difficile d'évaluer l'impact précis d'un rapport. En général, l'analyste publie son rapport après la publication des résultats d'une entreprise, le changement de prix d'une matière première importante ou le commentaire d'un concurrent sur le marché. Le cours fluctue en fonction des informations publiées et des rapports qui en découlent. " L'analyste n'est pas un modèle de célérité, constate encore Tom Simonts. Il commence par faire ses calculs alors que le marché réagit immédiatement à l'information. "

Les actions perdent et gagnent quelque pour cent chaque jour sans que cela fasse la une de l'actualité. Il n'est pas rare que le mouvement baissier ou haussier soit induit par un rapport d'analyse. Ce genre de rapport initialement destiné aux clients finit par être diffusé par les médias ou les experts financiers comme Bloomberg et Thomson Reuters.

L'analyste met parfois le doigt là où le bât blesse ou en tout cas, risque de blesser. Il y a trois ans, un analyste de la maison de Bourse Kempen, qui fait aujourd'hui partie de Van Lanschot Bankiers, était le premier à anticiper la descente aux enfers de Fagron, le spécialiste des préparations magistrales, en cas de modification du système de remboursement des médicaments aux Etats-Unis. L'entreprise qui s'appelait alors Arseus a vu son cours dégringoler de 10 %. Ce fut le début d'un long chemin de croix pour les actionnaires.

Grand et petit

L'importance de la réaction du cours à une analyse dépend de nombreux facteurs. Cela dépend pour commencer du type d'entreprise. Dans le cas d'une société biotech, personne ne prête réellement attention au chiffre d'affaires anticipé par les analystes. La seule chose qui intéresse l'investisseur est la probabilité de voir la recherche se concrétiser dans un nouveau médicament. Dans le secteur technologique, les prévisions de rentabilité laissent le marché indifférent. Seule importe la croissance de la société, la plus rapide possible. En ce qui concerne les entreprises industrielles, les chiffres sont décortiqués dans les moindres détails, même au-delà de la virgule, car ils sont déterminants pour le dividende à venir. Le moindre changement peut avoir des répercussions importantes sur les prévisions.

"Plus l'analyse diverge du consensus et contient de nouvelles informations, plus la fluctuation du cours risque d'être importante." Heinderich Hardy, président de CFA Society Belgium

La taille de l'entreprise a elle aussi une grande importance. Le cours d'une entreprise d'une valeur boursière de 1 milliard d'euros, comme Barco, fluctue plus facilement que celui d'un mastodonte de 900 milliards de dollars du genre d'Apple. Les actions librement négociables et le volume commercial sont encore plus déterminants. Si le free float et les liquidités sont faibles - comme c'est le cas de Picanol aux mains de l'entrepreneur Luc Tack pour plus de 90 % -, une petite commande suffit à provoquer des soubresauts.

Autre élément décisif : l'actionnariat. Les actionnaires sont-ils essentiellement de grands acteurs susceptibles de vendre des actions en grande quantité aux premiers signes alarmants ? Ou sont-ils des investisseurs sur le long terme ? Enfin, l'analyste proprement dit compte lui aussi. Le marché prête une oreille plus attentive à une grosse pointure de la finance comme Goldman Sachs ou Morgan Stanley qu'à une maison de Bourse belge, c'est tout à fait normal. Mais le rôle le plus important est dévolu à l'analyse elle-même. " Plus elle diverge du consensus et contient de nouvelles informations, plus la fluctuation du cours risque d'être importante ", assure Heinderich Hardy, président de CFA Society Belgium, l'organisme qui délivre la certification de Chartered Financial Analyst (CFA) aux analystes financiers dans notre pays.

Sous haute pression

Si vous êtes du genre à suivre les recommandations des analystes, n'oubliez pas que ces derniers sont des hommes comme les autres. Ils doivent absolument rester dans de bons termes avec la direction des entreprises et se montrent de ce fait parfois très prudents dans leur critique. Ils sont eux aussi sous haute pression. Leurs analyses peuvent être facilement consultées via Bloomberg et d'autres canaux, et comparées à celles de leurs collègues.

D'autres motivations peuvent également entrer en jeu. Les ordres de Bourse profitent parfois à leur employeur. Autrement dit, les analystes ont intérêt à modifier régulièrement leurs recommandations. Tom Simonts constate par ailleurs la généralisation d'une tendance anglo-saxonne : " Les avis deviennent plus tranchés. Les analystes recommandent d'acheter avec un potentiel non pas de 10 % mais de plus en plus souvent de 25 %, ce qui suscite d'avantage d'intérêt et accélère les flux. Cela tient parfois du slogan. L'analyste ne dit plus dans son rapport que la croissance ralentit. Non, il dit que l'entreprise s'engage dans un cul de sac ".

Faire la distinction

Les fonds de placement peu actifs, constitués sur recommandation des analystes, semblent mieux performer que le marché à long terme. Vu les faibles rendements - qui devraient perdurer -, les investisseurs font plus attention aux frais. D'où la popularité croissante des trackers, les fonds passifs qui copient à moindres frais les performances d'un indice d'actions par exemple.

A en croire l'institut CFA, les analystes financiers ont encore un bel avenir devant eux. Si l'argent passif afflue en masse vers les Bourses, les anomalies de prix ont tendance à devenir plus fréquentes ainsi que les opportunités de faire de bonnes affaires. Les analystes estiment par ailleurs que le marché tourne à leur avantage. La corrélation en Bourse était très marquée ces dernières années mais elle s'estompe depuis quelques mois. Autrement dit, si toutes les actions augmentent, il est de plus en plus difficile de les distinguer. Vu l'importance des derniers événements dans une entreprise ou un secteur, l'analyse financière prend tout son sens.

Le secteur doit également relever un autre défi de taille. La nouvelle réglementation MiFID2 interdit aux courtiers de faire l'amalgame entre le coût de leur recherche et celui des autres services. Ils doivent fournir davantage d'informations sur le coût de leur service d'investissement. " Ces nouvelles directives auront pour effet d'une part de diminuer la quantité de recherches effectuées et d'autre part d'accroître leur qualité, conclut Heinderich Hardy. Une meilleure qualité ne peut que s'avérer bénéfique et aura probablement un effet positif sur les fluctuations de cours, après correction des prévisions par les analystes. "