Les pays d'Europe de l'Est - destination populaire pour les investisseurs en obligations à la recherche d'un peu de rendement spéculatif - se sont largement rétablis de la crise financière ces dernières années. Au travers de nouveaux investissements industriels, notamment dans la production automobile, les économies de pays comme la Tchéquie, la Slovaquie, la Pologne et la Hongrie sont de plus en plus intégrées à l'économie allemande, la locomotive de l'Europe centrale. Aujourd'hui, sept des huit pays d'Europe de l'Est qui ont adhéré à l'UE en 2004 (Tchéquie, Slovaquie, Pologne, Slovénie, Estonie, Lettonie et Lituanie) bénéficient d'une note investment grade, c'est-à-dire une note de solvabilité d'au moins BBB chez l'évaluateur de crédit Standard & Poor's (S&P). La Hongrie est juste en dessous avec une note BBB-. Le Brexit risque cependant de changer la donne. Car le départ des Britanniques se fera sentir de plusieurs manières en Europe de l'Est.

Argent européen

Tout d'abord, la sortie des Britanniques creusera un trou significatif dans les finances européennes. En 2015, le Royaume-Uni a versé 18,2 milliards d'euros au Trésor européen, soit 11 % du budget européen total. Le Royaume-Uni est ainsi le troisième contributeur à l'Union européenne derrière l'Allemagne (24,3 milliards d'euros) et la France (19 milliards d'euros). Le pays fournit de plus la deuxième contribution nette : si l'on soustrait de sa contribution l'argent européen reçu par Londres, il reste 10,8 milliards d'euros. Seule l'Allemagne affiche une contribution nette plus importante (13,3 milliards d'euros).

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On estime que les négociations sur le Brexit dureront deux ans (jusqu'en mars 2019). Il est toutefois probable que le Royaume-Uni ne voudra plus contribuer aux budgets de 2019 et 2022. Et puisque les autres pays européens ne bondissent pas de joie à l'idée de combler le trou britannique, les pays d'Europe de l'Est, Pologne en tête, risquent de recevoir moins d'argent européen à partir de 2019. Les événements de 2016 ont prouvé que cela ne restera pas sans conséquences : en Pologne, le versement retardé des fonds européens fut l'une des causes du ralentissement de la croissance économique à 2,8 % l'an dernier (3,9 % en 2015).

Pologne lourdement touchée

L'impact sur l'Europe de l'Est ne se limitera pas aux fonds structurels. Le Royaume-Uni est également un partenaire commercial important. Et c'est à nouveau la Pologne qui en souffrira le plus : le Royaume-Uni est le deuxième partenaire commercial du pays (derrière l'Allemagne). De plus, les Polonais qui travaillent à l'étranger rapatrient chaque année quelque 4 milliards d'euros dans leur pays d'origine, et la plupart d'entre eux habitent et travaillent au Royaume-Uni. Après le Brexit, ils risquent de devoir rentrer en Pologne.

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Sur le plan intérieur aussi, la Pologne vit une période trouble. Depuis son installation après les élections parlementaires d'octobre 2015, le gouvernement du Premier ministre Beata Szydlo (un membre du parti du président Andrzej Duda) a pris plusieurs mesures qui risquent de saper l'État de droit, comme des interventions au niveau de la Cour constitutionnelle et des médias d'Etat. Cela a non seulement retardé le versement des fonds européens, mais également provoqué une rupture de confiance avec les investisseurs. En réaction aux mesures en question, l'évaluateur de crédit S&P a d'ailleurs abaissé la note de la Pologne de A- à BBB+ avec perspective négative (ce qui signifie que le risque est réel que la note soit encore abaissée). C'est surtout la crainte de voir la Banque centrale polonaise être la prochaine cible du gouvernement qui a incité S&P à revoir la note du pays à la baisse - même si la perspective été relevée à stable en décembre de l'an dernier lorsque cette menace s'est avérée sans fondement.

Période troublée

Les investisseurs qui détiennent des obligations d'Europe de l'Est vont au-devant d'une période tumultueuse. L'amélioration de la situation macroéconomique de ces pays ne sera pas suffisante pour compenser les dégâts que provoquera la saga du Brexit. Rien que l'incertitude concernant les conditions de sortie (à quoi ressembleront les relations commerciales entre le Royaume-Uni et l'Union européenne après le départ du premier ? ) pourrait accroître la pression sur les monnaies d'Europe de l'Est. Surtout si les négociations dérapent et si les investisseurs échangent leurs placements plus risqués, dont les obligations des pays de l'Est, contre des valeurs plus sûres.

C'est avant tout le zloty polonais qui pourrait se retrouver en difficulté dans ce cas. Les investisseurs ont déjà eu droit à une salve d'avertissements le lendemain de l'annonce du résultat du référendum sur le Brexit. À l'époque, c'était le zloty qui a enregistré la plus forte baisse parmi toutes les monnaies des pays émergents.

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Les investisseurs qui n'ont pas d'obligations d'Europe de l'Est en portefeuille ont intérêt à les ignorer pour l'instant. Le risque de change est trop élevé, et les rendements de ces obligations ont beaucoup baissé ces dernières années. Le taux sur les obligations publiques polonaises à 10 ans est par exemple retombé de 6 % en 2008 à moins de 4 % aujourd'hui. Idem pour le forint hongrois, autre monnaie jadis populaire parmi les investisseurs. Le taux sur les obligations publiques hongroises à 10 ans a baissé de 8 % en 2008 à moins de 4 % aujourd'hui. Et le forint a perdu 18 % de sa valeur par rapport à l'euro depuis octobre 2008.