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"Nous n'avons pas l'intention de conserver cet argent", a annoncé le belge Lars Machenil, directeur financier du géant bancaire français BNP Paribas, après la publication des résultats du troisième trimestre. Il voulait convaincre les investisseurs que BNP Paribas versera des dividendes considérables à ses actionnaires le plus rapidement possible. L'attitude de la banque française n'est pas exceptionnelle. ING et KBC ont également l'intention de reprendre le versement de leurs dividendes aussi vite que la situation le permettra. "Si les banques veulent être suffisamment convaincantes pour attirer des investisseurs, elles doivent pouvoir verser des dividendes", explique Eric Dor, professeur à l'IESEG School of Management à Lille. "Ces dernières années, les actionnaires des banques de la zone euro ont déjà perdu beaucoup d'argent suite à l'érosion des cours des bourses. La plupart des actions bancaires ont énormément perdu de leur valeur."Le rendement et l'attractivité des actions bancaires doivent donc venir de la participation bénéficiaire. En 2019, le secteur bancaire représentait 15 pour cent de tous les dividendes versés par les entreprises européennes, selon la banque suisse UBS. Aucun autre secteur n'a égalé ce pourcentage. Crise financière Cette année, le flux d'argent en direction des investisseurs était à l'arrêt. Durant la première vague de coronavirus, en mars, la Banque Centrale Européenne (BCE) avait "fortement conseillé" aux banques de suspendre le versement des dividendes et le rachat d'actions propres. En ajoutant cet argent à leurs réserves, les banques pouvaient ainsi disposer d'un tampon supplémentaire pour absorber le choc de la crise sanitaire. En juin, la BCE a prolongé cette recommandation jusqu'à la fin de l'année. Ainsi, 30 milliards d'euros sont restés dans le système bancaire de la zone euro, au lieu de se retrouver dans les poches des actionnaires. Les banques veulent une suppression de cette interdiction de facto de verser des dividendes. "Elles avancent qu'elles ont déjà prévu des réserves considérables cette année pour se protéger contre les pertes de crédit", explique Eric Dor. "Elles ajoutent également que la crise semble s'atténuer et que les défauts de paiement sont relativement peu nombreux. Mais il est encore trop tôt pour évaluer l'impact réel de la crise sur leur portefeuille de crédits. Nous aurons une vision claire une fois que tous les moratoires et les mesures de soutien des autorités toucheront à leur fin."Andrea Enria, président du conseil de surveillance de la Banque centrale européenne, a déclaré que les banques pouvaient "espérer le meilleur, mais devaient se préparer au pire". Dans le pire des scénarios, elles pourraient selon lui devoir faire face à une perte de crédits de 1 400 milliards d'euros. Un montant supérieur à celui enregistré lors de la crise financière. C'est pourquoi Carolyn Rogers, la secrétaire générale du Comité de Bâle, au sein duquel toutes les banques centrales sont représentées, a déclaré qu'il était trop tôt pour que les banques distribuent leurs bénéfices.Eric Dor : "Les régulateurs veulent que les banques absorbent le choc en gérant les pertes de crédit tout en continuant à prêter de l'argent aux familles et aux entreprises. En s'appuyant sur le frein de la sorte, ils risquent d'exacerber la crise, comme ce fut le cas en 2008 et 2009".Trois scénarios La semaine prochaine, la BCE décidera si les banques pourront, ou non, verser des dividendes en 2021. Selon Andrew Fraser d'Aberdeen Standard Investments, deux critères seront pris en compte : "Tout d'abord, les perspectives économiques pour l'an prochain. La seconde vague a quelque peu plombé les pronostics économiques pour cette année. Les annonces positives concernant le développement des vaccins pourraient mener à une amélioration des perspectives pour 2021." Ensuite, selon Andrew Fraser, la BCE examinera la solidité des banques et les pertes de crédits attendues : "Le problème est que la visibilité est limitée. Les moratoires et les mesures de soutien des autorités compliquent l'évaluation des défauts de paiement. Nous pouvons nous attendre à ce que les commissions établies ne suffisent pas à couvrir toutes les pertes, ce qui peut pousser les régulateurs à appeler à encore davantage de prudence."Trois scénarios seraient envisageables. L'interdiction de versement des dividendes pourrait être prolongée, elle pourrait être assouplie pour une partie des dividendes, ou alors seules les banques les plus fortes, avec des tampons de capitaux conséquents, pourraient être autorisées à en verser. "Une interdiction de verser des dividendes imposée à tout le secteur est une mesure extrême", ajoute Andrew Fraser. "Je pense que la BCE l'assouplira d'une manière ou d'une autre. La plupart des banques sont assez fortes pour pouvoir verser des dividendes. Je m'attends à ce que la BCE analyse la situation banque par banque. Les institutions dont le capital est suffisant pourront alors peut-être verser des dividendes restreints."Mais il s'agira dans un premier temps de petits montants, nous prévient Andrew Fraser, et non des grands bénéfices avec lesquels certaines banques veulent faire plaisir à leurs actionnaires : "La BCE va vouloir essayer de retarder ces versements le plus possible. Des tests de résistance sont prévus l'année prochaine, les résultats seront publiés en juillet. Je ne serai pas étonné si la BCE voulait attendre ce test avant de prendre une décision. D'ici le milieu de l'année prochaine, nous aurons une idée plus claire de la croissance économique et des pertes de crédit. La BCE ne peut pas se permettre de donner le feu vert et de conclure, à la mi-2021, que la situation n'est finalement pas aussi bonne que prévu."Paiement par tranches Les banques suisses et suédoises sont libres de verser des dividendes. "La BCE pourrait prendre une décision banque par banque, en fonction des tampons de capitaux, des commissions établies et de la vulnérabilité de certains secteurs", explique Eric Dor. "Certains secteurs sont plus durement touchés par la crise que d'autres. On pourrait permettre à des banques solides de verser des dividendes, sur une période plus longue. Un paiement par tranches pourrait être un signal positif pour les investisseurs tout en témoignant d'une certaine prudence. Et le régulateur peut prendre le temps, entre chaque paiement, d'évaluer la situation et de se renseigner sur les défauts de paiement et leur importance."