L'encours des crédits aux entreprises atteint 147,7 milliards d'euros. Un montant qui n'a jamais été surpassé, même avant la crise financière (voir graphique 1). En 2008, les banques concédaient un encours de crédit aux entreprises de 120 milliards d'euros, et ce montant se stabilisera au cours des années suivantes. Une conséquence d'un processus de réduction des bilans au terme duquel les banques belges diminueront leur actif de plus d'un tiers.

Mais depuis 2015, les banques ont enclenché le turbo en matière d'octrois de crédits. " La principale explication à cette accélération est le contexte économique ", explique Bart Eekhaut, qui dirige le département Business Lending chez ING Belgique. " La conjoncture s'est redressée et la confiance des entrepreneurs en est en hausse. Il en résulte une croissance des investissements, et donc de la demande de crédits. En fait, la production de crédits a enregistré une croissance graduelle en Belgique, ce qui est plus sain que la hausse presque exponentielle enregistrée au cours des années précédant la crise de 2008. "

Geert Gielens, chief economist chez Belfius, estime lui aussi que la croissance de crédit n'est pas si spectaculaire : " Nous avons déjà connu des périodes de croissance plus soutenue. " Il souligne les taux d'intérêt très faibles - conséquence de la politique monétaire européenne - qui incitent de nombreuses entreprises à opter pour un crédit bancaire à plus long terme. Selon un rapport récent de Febelfin, la fédération du secteur financier, 60 % de l'encours de crédits aux entreprises concerne des crédits à plus de cinq ans.

Le taux moyen des nouveaux crédits accordés aux entreprises a encore reculé de 2 points de base à 1,62 % en décembre 2017 (voir graphique 3). La faiblesse des taux d'intérêt est la conséquence de la politique de la BCE, mais aussi de la pression concurrentielle qui contraint les banques à rogner sur leurs marges sur les crédits octroyés. " Les excédents de liquidités, combinés au coût élevé de ces liquidités, ont intensifié la concurrence entre les banques ", reconnaît Bart Eekhaut. La plupart des banques ont vu grossir les dépôts d'épargne ces dernières années, et la législation belge les oblige à verser une rémunération minimale de 0,11 %. Si elles n'utilisent pas cet argent et le parquent temporairement auprès de la BCE, il leur en coûte 0,4 % supplémentaire. Même lorsque la marge de taux est faible, il est préférable d'utiliser l'argent des dépôts pour octroyer des crédits.

La production de crédits a enregistré une croissance graduelle en Belgique, ce qui est plus sain que la hausse presque exponentielle enregistrée au cours des années précédant la crise de 2008. " Bart Eekhaut, ING Belgique

Le marché a-t-il dépassé son sommet ? En montants nominaux, tant les demandes de crédits que l'octroi de nouveaux crédits ont reculé au deuxième semestre 2017. " Nous ne tablons pas sur un net repli de la demande de crédit cette année. Au contraire, nous pensons qu'elle va se maintenir ", répond Wim Eraly, directeur général corporate banking chez KBC Bank. " L'économie tourne toujours à plein régime dans toute l'Europe. Et les phases haussières de fin de cycle sont habituellement marquées par une augmentation des investissements et donc des crédits aux entreprises. C'est toujours le cas. " Du côté de Belfius, on ne voit aucune raison pour laquelle la production se contracterait en 2018 : " Plusieurs indicateurs suggèrent le contraire. La baisse constante du chômage préserve la croissance de l'économie. La hausse attendue des taux ne semble pas non plus constituer un frein significatif, puisqu'elle sera sans doute très lente. " Dans son rapport annuel, la Banque Nationale indiquait que les entreprises avaient accru leurs investissements dans l'extension de leurs capacités opérationnelles au deuxième semestre 2017, ce qui a provoqué une nette hausse des crédits d'investissement. Mais qu'en est-il pour cette année et les suivantes ? Cette volonté d'investir va-t-elle encore grossir ou plutôt dissiper ? KBC remarque une plus grande prudence et davantage d'incertitudes chez les investisseurs, surtout dans un contexte combinant des risques accrus de conflits géopolitiques et de guerre commerciale, l'imprévisibilité du président Trump et les interrogations qui entourent la fin de la politique monétaire très accommodante de la BCE. " Nous constatons que la confiance des entrepreneurs s'effrite ", explique Jan Vanhove, chief economist chez KBC Group. " D'une part parce que l'on s'approche du point culminant du cycle économique, que nous attendons en 2018, d'autre part en raison de l'intensification des conflits dans le commerce international. Tout cela devrait provoquer un ralentissement de la croissance des investissements, mais pas nécessairement une baisse des investissements. "

Bernard Croisier, responsable du financement des PME chez Belfius, remarque toujours une grande volonté d'investir chez les entrepreneurs : " L'économie est robuste, et le gouvernement prend des mesures pour soutenir les créations d'entreprises et leur croissance. De plus en plus de Belges considèrent une activité indépendante comme une option à part entière. Les octrois de crédits aux indépendants ont enregistré une croissance spectaculaire chez Belfius ces trois dernières années. Le rythme pourrait ralentir au cours des années à venir, mais nous ne prévoyons pas de contraction du volume de crédit. "

Bart Eekhaut (ING Belgique) parie lui aussi sur une poursuite de la croissance des investissements. " Le seul frein est la difficulté à trouver des collaborateurs de qualité. Malgré des taux de chômage relativement élevés, de plus en plus d'entreprises ne parviennent plus à trouver du personnel suffisamment qualifié. Il faut être plus attentif à la reconversion professionnelle, sans quoi le manque de candidats compétents pourrait freiner la croissance de l'économie. " Le rapport de la Banque Nationale révèle également que les crédits bancaires refluent de plus en plus vers les PME. Deux tiers des crédits octroyés l'an dernier l'ont été à des PME. Et parmi celles-ci, ce sont surtout les petites entreprises qui profitent le plus de la croissance de crédit, selon la BNB. " D'un point de vue macro-économique, la croissance provient surtout des plus petites entreprises, confirme-t-on chez KBC. Elles démontrent à nouveau qu'elles sont le moteur de notre économie. N'oublions pas non plus que les grandes entreprises ont souvent leurs propres possibilités de financement, d'autant que leur rentabilité évolue favorablement. La croissance des crédits s'est également poursuivie de leur côté. "

"Nous ne tablons pas sur un net repli de la demande de crédit cette année." Wim Eraly, KBC

Si le financement bancaire traditionnel reste la principale forme de financement des entreprises, c'est avant tout parce que les refus sont rares. Ces dernières années, les banques ont fait preuve d'une plus grande souplesse dans l'octroi de crédits aux entreprises. En janvier 2018, seuls 5 % des entrepreneurs considéraient les conditions de crédit comme défavorables (voir graphique). Cet indicateur est ainsi retombé à son plus bas niveau depuis le début des mesures en 2003.

De leur côté, les banques affirment que leur politique de crédit est globalement restée inchangée, et que c'est le contexte économique et la qualité des demandes qui leur permettent de rendre plus souvent un avis positif. " Notre politique du crédit n'a guère changé ces dernières années, rappelle-t-on chez KBC qui ajoute que " les entreprises et l'économie sont aujourd'hui plus saines ", notamment grâce aux taux bas.

Bart Eekhaut (ING Belgique) souligne que les demandes de crédit sont beaucoup mieux motivées que par le passé. " Les entreprises se sont professionnalisées. Les connaissances financières ne cessent de s'améliorer au sein des PME. De plus, les banques donnent davantage de feedback lorsqu'elle refuse une demande de crédit, ce qui permet aux entreprises de mieux comprendre le regard que porte une banque à un dossier de crédit. Et il y a naturellement l'amélioration des paramètres financiers des entreprises. "

Et quand des crédits sont refusés, c'est souvent parce que les entreprises ne peuvent présenter les garanties exigées. Un problème qui touche particulièrement celles qui sont encore au début de leur développement. Certaines accusent des capacités de remboursement insuffisantes ou n'ont pas d'historique éprouvé. " Une des principales motivations des refus est le ratio de stabilité, poursuit Bart Eekhaut. Cela signifie que, selon nos estimations, les fonds propres de la société ne sont pas suffisants pour lui permettre de survivre à la prochaine crise. Un problème qui ne peut être résolu par le financement bancaire. Nous renvoyons alors le demander aux fournisseurs de capital. "

Pour certaines entreprises, un financement alternatif peut être une option. Les formes les plus populaires de financement alternatif sont le leasing et le factoring, en alternative aux crédits à long terme et à court terme respectivement. Dans le cadre d'un leasing, une entreprise loue des bâtiments et des machines achetées par la société de leasing. Pour les starters et les petites entreprises, le leasing devient une source de financement de plus en plus importante.

Fin septembre 2017, les contrats de leasing mobilier représentaient un encours de 10,5 milliards d'euros, ceux de leasing immobilier, un encours de 4,8 milliards d'euros. Le marché a ainsi grossi de près de 50 % en 10 ans. L'essor du factoring est encore plus spectaculaire. Dans le cadre cette forme de financement, une banque rachète une créance contre un pourcentage montant de la facture. Entre 2007 et 2016, le chiffre d'affaires du factoring a triplé pour atteindre plus de 30 milliards d'euros.

" Le factoring offre plusieurs avantagent par rapport aux crédits classiques explique Mario De Vry (Belfius Corporate Banking). Tout d'abord, il donne accès à d'autres formules de financement et à des services spécialisés de gestion des débiteurs. Les entreprises peuvent également disposer de liquidités beaucoup plus rapidement. Enfin, le factoring permet d'optimiser l'utilisation des crédits bancaires et des garanties correspondantes. "

"L'endettement des entreprises n'est pas problématique"

La charge d'endettement consolidée des entreprises belges s'est élevé à plus de 500 milliards d'euros ces dernières années, et s'avère ainsi largement supérieure à la moyenne de la zone. Mais elle n'inquiète pas les banquiers que nous avons interrogés. " Environ la moitié de ce montant concerne des engagements intragroupes. Si nous en faisons abstraction, le ratio dettes des entreprises/PIB est inférieur à la moyenne européenne ", souligne Geert Gielens, c hief economist chez Belfius.

Jan Vanhove, chief economist de KBC Group, ne voit pas non plus de problème d'endettement au sein des entreprises belges. " La rentabilité est bonne et elles disposent de liquidités plus que suffisantes. Des hausses des taux pourraient accroître la pression sur le fonds de roulement, surtout uniquement si elles sont abruptes. Une brutale flambée des taux pourrait accroître les charges financières et peser sur la rentabilité. "