Le 5 décembre 1996, Alan Greenspan, le président de la banque centrale américaine, mettait en garde contre "l'exubérance irrationnelle" des investisseurs. Cela a encore pris trois ans pour que le Nasdaq, la bourse technologique américaine, atteigne son sommet et que la bulle technologique éclate. Les investisseurs qui, après les paroles de mauvais augure de Greenspan, se sont retirés ont vu trois des meilleures années boursières de ces deux dernières décennies leur passer sous le nez.
...

Le 5 décembre 1996, Alan Greenspan, le président de la banque centrale américaine, mettait en garde contre "l'exubérance irrationnelle" des investisseurs. Cela a encore pris trois ans pour que le Nasdaq, la bourse technologique américaine, atteigne son sommet et que la bulle technologique éclate. Les investisseurs qui, après les paroles de mauvais augure de Greenspan, se sont retirés ont vu trois des meilleures années boursières de ces deux dernières décennies leur passer sous le nez. Aujourd'hui aussi, des mises en garde à propos des valorisations irrationnellement élevées des actions nous parviennent. Si l'on se réfère à l'indice mis au point par le prix Nobel Robert Shiller pour mesurer les valorisations, il n'y a que deux fois dans l'histoire où les actions de l'indice américain S&P500 ont été plus chères. Shiller déduit les cours actuels des bénéfices des entreprises des dix dernières années adaptés à l'inflation. Pour les actions américaines, les investisseurs payent plus de 30 fois ce bénéfice annuel historique. Les périodes juste avant le krach boursier de 1929 et juste avant le krach technologique sont les deux seuls moments où les investisseurs ont payé davantage. Le ratio cours sur bénéfice de Shiller atteint environ le même niveau que lorsque Greenspan a, pour la première fois, parlé d'euphorie irrationnelle de l'investisseur. "Je n'observe pas l'euphorie de la fin des années nonante", observe Steven Vandepitte, un expert en investissements chez ING Belgique. "C'est le rallye boursier le plus détesté de tous les temps." Le plus grand dilemme pour les investisseurs est: doivent-ils continuer à investir ou non ?Nous avons demandé à quatre spécialistes s'il n'est pas trop tard pour encore surfer sur la vague boursière. Leurs réponses divergent, mais pour 2018, tous accordent encore le bénéfice du doute à la bourse. Ils se tiennent néanmoins prêts à modifier leur opinion dès qu'ils verront des signes d'une inversion de tendance."Personne ne connaît la réponse à la question de la durée pendant laquelle la bourse continuera encore à progresser", dit Vandepitte. "La seule chose que nous savons vraiment - sur base des chiffres historiques - c'est que lorsque le marché atteint son sommet, cela ne dure jamais plus de treize moins avant l'éclatement de la prochaine récession. Et la probabilité d'une récession, telle que calculée par la New York Federal Reserve, est encore évaluée extrêmement faible pour les douze prochains mois. Si tout va bien, les bourses pourront donc bel et bien encore grimper quelque peu en 2018."Jérôme van der Bruggen, le stratège principal de Degroof Petercam, pense lui aussi que nous sommes encore "safe" pendant un an avec les actions. Selon Philippe Gijsels, le stratège principal de BNP Paribas Fortis, nous sommes uniquement tranquilles jusqu'en juin ou juillet. "Tout indique que nous avons encore au moins deux bons trimestres devant nous en bourse. Il se pourrait bien que nous devions changer notre fusil d'épaule en milieu d'année", nuance-t-il.Gijsels relève également que les bourses devancent en moyenne de trois à douze mois les malaises économiques. "Pour la première fois en dix ans, nous avons eu, en 2017, une reprise économique synchronisée dans les trois grands blocs : États-Unis, Europe et Chine. Nous prévoyons une croissance économique aussi forte en 2018, voire plus forte. À cet égard, pour les États-Unis, nous prenons toutefois en considération une réforme fiscale réussie."Toute personne désireuse de protéger son pouvoir d'achat a une importante raison d'investir. Le maigre taux d'intérêt du livret d'épargne ne suffit pas à garder le pouvoir d'achat de l'argent à niveau sur le long terme. L'objectif de la Banque Centrale européenne (BCE) est une inflation d'environ 2% dans la zone euro. Cela signifie que tout montant de 100 euros qu'un épargnant met de côté aujourd'hui devrait avoir atteint 122 euros dans dix ans s'il veut encore pouvoir acheter autant que maintenant avec cette épargne. Pour l'instant, la BCE n'atteint pas cet objectif. Selon Van der Bruggen, l'inflation dans la zone euro restera encore un certain temps sous les 2%.En Belgique, l'augmentation du coût de la vie a toutefois été supérieure à 2% l'an dernier, mais dans le reste de la zone euro et aux États-Unis, il n'y a que peu d'augmentation générale des prix. En la matière, un changement rapide pourrait intervenir. Différents stratèges font référence au mystère auquel les banques centrales ont affaire, et plus particulièrement la banque centrale américaine.Pourquoi l'inflation n'augmente pas, alors que l'emploi progresse ? Selon la théorie de l'économiste néo-zélandais William Phillips - connu pour la courbe de Phillips - il y a un lien entre les deux.Gijsels est persuadé que l'inflation reviendra subitement si le chômage diminue sous un niveau critique. "Dans les années soixante, ils se demandaient aussi où restait l'inflation, après cinq années d'essor économique. Mais ensuite, les prix ont commencé à augmenter. S'il y a suffisamment d'Américains au travail, les salaires vont inévitablement recommencer à grimper. Dans ce cas, l'inflation pourrait très rapidement s'envoler. " Si l'inflation augmente trop rapidement, c'est une mauvaise nouvelle, à court terme, pour les actions, car cela signifie que les banques centrales augmenteront le taux directeur plus rapidement que prévu pour freiner l'inflation. Cela peut mettre de la pression sur les cours des actions. Pour Gijsels, le plus grand risque pour l'an prochain est un choc de taux d'intérêt imprévu."La banque centrale américaine envisage trois hausses de taux, mais le marché n'y croit pas entièrement. Si les banquiers centraux arrivent à la constatation qu'ils ont du retard et qu'ils doivent relever le taux d'intérêt plus rapidement, les investisseurs seront pris à contrepied."À long terme, les actions devraient toutefois offrir une protection contre l'inflation. Si les prix augmentent, les consommateurs paient davantage et les fabricants reçoivent davantage. Ces derniers doivent à leur tour payer davantage pour les matières premières avec lesquelles ils fabriquent leurs produits. Les entreprises à succès qui parviendront à répercuter toutes les augmentations de prix - et même plus - à leurs clients pourront, en particulier, offrir une protection contre l'inflation à ceux qui investissent en elles.Le robinet monétaire se refermeSandra Crowl, membre du comité d'investissement du renommé gestionnaire de fortune français Carmignac, explique que nous avons connu un rallye obligataire long de 36 à 37 ans. Celui-ci se trouve à présent à un tournant. "Ces douze derniers mois, nous avons déjà eu pas mal de volatilité. Cela a commencé pour les obligations d'État américaines, mais nous avons aussi observé de grandes variations de valeur dans les obligations européennes et chinoises. C'est le résultat d'un revirement dans la politique des banques centrales."Il y a conjonction de plusieurs facteurs. Au cours de la dernière décennie, les banques centrales ont massivement racheté et conservé des obligations et d'autres actifs. La Banque Centrale américaine a déjà relevé le taux directeur quelques fois et depuis novembre, elle ne rachète plus de nouvelles obligations avec l'argent des obligations qui arrivent à échéance. "Cela aura surtout un impact dans la deuxième moitié de l'année prochaine, lorsque de plus en plus d'obligations arriveront à échéance", explique Crowl."Dès ce mois de janvier, la BCE ne rachète plus que pour 30 milliards d'euros d'obligations par mois, au lieu de 60 milliards d'euros", poursuit Crowl. "La Banque Centrale chinoise se met également à relever le taux et resserrer les crédits. Il y a donc trois banques centrales qui resserrent leur politique monétaire. Si nous additionnons tout cela, plus de 500 à 600 milliards de liquidités disparaîtront du système."Gijsels peut difficilement croire que les banques centrales y parviendront sans causer de remous sur les marchés financiers. "J'aimerais croire Peter Praet, l'économiste en chef belge de la BCE, quand il dit que les banques centrales ont évité une grave récession mondiale, voire une dépression, en ouvrant les robinets de crédits en grand. Mais il devrait dès lors également y avoir un impact s'ils reviennent sur leurs pas."Aux yeux de Gijsels, les phénomènes comme la hype du bitcoin et l'exubérance des prix des oeuvres d'art sont des effets induits par les mesures de stimulation des banques centrales. Il observe toutefois que les banques centrales commencent à réduire leur politique, mais selon toutes les prévisions, elle restera encore raisonnablement souple en 2018. Trump doit encore réaliser ses promessesLe risque de ralentissement de l'économie existe aussi, et dans ce cas plus précisément aux États-Unis. "Il n'y a pas encore grand-chose de concret dans les plans du président américain Donald Trump", estime Gijsels. "Il y a eu beaucoup de tweets, beaucoup de cris, mais peu de choses se sont encore réalisées. Cette diminution d'impôt va se concrétiser, car les républicains pourront difficilement aller devant l'électeur l'an prochain sans une seule réalisation à leur palmarès. Une réforme fiscale en profondeur est nécessaire pour encore faire nettement progresser l'expansion économique aux Etats-Unis." Le ministre américain des Finances Steven Mnuchin a averti il y a quelques mois que des prévisions plutôt élevées concernant l'accord fiscal sont incluses dans le cours des actions. "Si nous concluons le deal, la bourse pourra encore aller plus haut. Mais si nous n'y aboutissons pas, il n'y a aucun doute que nous devrons rembourser une partie significative de ces gains boursiers."Les entreprises doivent faire croître les bénéficesUne autre préoccupation concerne les valorisations des actions, et en particulier des actions américaines. "Les entreprises ont pu, mondialement, faire croître leurs bénéfices de 10 à 12%", précise Gijsels. "Nous prévoyons à nouveau une telle croissance de bénéfice en 2018, bien qu'il y ait peut-être un peu moins d'élasticité des bénéfices aux États-Unis qu'en Europe. Le cycle d'investissement n'est également pas encore à plein régime. Il n'y a encore absolument aucune surcapacité."Concernant la volatilité de ces dernières semaines, surtout dans le secteur technologique américain, Crowl se fait peu de soucis. "Il est normal qu'il y ait quelques prises de bénéfice en fin d'année boursière. Les actions technologiques sont encore loin d'atteindre le niveau de l'époque de la bulle technologique. Environ 30% de nos investissements en actions ont l'un ou l'autre lien avec les technologies.""Certaines entreprises parviennent à monnayer leurs fichiers client et à développer leurs activités." Crowl fait référence à Amazon, qui a investi dans des magasins en brique. Elle observe encore d'autres entreprises emprunter la même voie, notamment en Chine.Par le passé, un mix d'investissements en actions et en obligations a bien fonctionné. Les obligations servaient de refuge et tenaient bon quand les actions chutaient. "La pire crainte des investisseurs est que les actions et les obligations chutent en même temps", explique Vandepitte. "Lorsque les bourses européennes ont récemment perdu du terrain pendant sept jours de suite, la valeur des obligations a également reculé pendant quelques jours."Le rendement d'une obligation consiste en deux composants : le coupon ou l'intérêt qui est payé sur le prêt, et la moins-value ou la plus-value de l'obligation. Si les banques centrales arrêtent leurs rachats d'obligations, le taux d'intérêt pourrait bien augmenter et les prix diminuer. La spécificité d'une obligation est que l'investisseur récupère entièrement sa mise à l'échéance. Celui qui la vend avant l'échéance subira probablement une moins-value. Celui qui achète des obligations en seconde main paiera probablement trop et risquera également des pertes.Tant les obligations que les actions sont chères. Il n'y a pas de solution toute faite, selon les stratèges. "Vous pouvez garder un peu moins d'obligations et un peu plus de cash dans votre portefeuille. Ce cash, vous le gardez prêt pour investir en cas de corrections", suggère Gijsels. Vandepitte est du même avis. Dans les portefeuilles de KBC Asset Management, il y a plus de 10% de cash, selon l'économiste de KBC Tom Simonts."Vous pouvez également confier une partie de votre argent à des fonds d'actions gérés activement ou à des fonds très flexibles qui adaptent la proportion d'actions et d'obligations aux circonstances de marché", observe Gijsels. L'investisseur peut aussi veiller à la protection de son portefeuille en investissant dans des secteurs et des classes d'actifs très diversifiés. Les actions défensives, comme les télécoms et la pharma, et les actions sensibles à la conjoncture, comme les exploitants miniers, auront des performances fortes ou faibles dans des circonstances différentes. Investir dans différentes régions peut également apporter une solution.Comme diversification, Simonts recommande des actions du secteur pétrolier, comme Royal Dutch Shell. "Les géants pétroliers sont traditionnellement des entreprises qui n'empruntent pas nécessairement la voie boursière. Ils sont surtout dépendants des prix pétroliers et des résultats de l'extraction. Pour les investisseurs qui osent prendre beaucoup de risques, les actions biotech sont également une option. Ces sociétés suivent leur propre logique d'entreprise et moins la tendance sur les bourses."Alors que les grandes entreprises pétrolières versent une partie généreuse de leur bénéfice aux actionnaires, les sociétés biotech sont déficitaires. Les investisseurs paient pour la probabilité que la société parvienne à mettre un médicament à succès sur le marché.Vandepitte et Gijsels recommandent aussi une solide portion de small caps européennes ou de composer le mix d'actions de plus petites capitalisations. Les small caps sont des actions qui changent moins facilement de main. Dans des périodes volatiles, cela peut constituer un avantage. Les small caps européennes sont, selon les stratèges, quelque peu restées en retrait dans la hausse. "Les small caps américaines, c'est une autre histoire", selon Vandepitte. "Elles ne pourront encore augmenter que si elles peuvent bénéficier plus que prévu de la diminution de l'impôt des sociétés aux États-Unis."Plusieurs stratèges, dont Gijsels, parlent de l'or comme diversification. Simonts ajoute néanmoins une observation : "Il n'y a ni dividende, ni coupon, ni rendement. Il y a néanmoins un lien étroit entre le prix de l'or et le dollar américain. Si vous prévoyez que le dollar va poursuivre sa baisse, vous pouvez acheter de l'or à titre de protection. Je n'y investirais certainement pas davantage que 5% de mon portefeuille."Les avis divergent sur la région qui connaîtra les meilleures performances en 2018. Il est à noter que la plupart des stratèges restent relativement positifs concernant le secteur technologique américain, malgré les valorisations élevées. Tant Gijsels que Vandepitte relèvent que les sociétés technologiques pèsent encore plus lourdement dans les indices boursiers chinois que dans les indices américains. Vandepitte estime les sociétés comme Tencent et Baidu plus fragiles que les grandes sociétés technologiques américaines.En 2017, beaucoup de stratèges se sont trompés sur les variations du dollar américain par rapport à l'euro. La croissance de l'économie dans la zone euro a été une surprise positive et le président américain Donald Trump n'est pas encore parvenu à réaliser toutes ses promesses. Cela a tempéré l'euphorie concernant l'économie américaine et boosté l'enthousiasme des investisseurs pour l'Europe, avec en conséquence un dollar meilleur marché et un euro plus cher. Pour les investisseurs européens, après conversion en euro, il ne reste dès lors que peu de rendement de la montée rapide des actions américaines."En 2018, les investisseurs devront également être prudents avec le risque de change", estime Crowl. "Nous prévoyons que l'euro prenne encore légèrement de la valeur par rapport au dollar, vers 1,22 ou 1,25 dollar pour 1 euro. Cela érode quelque peu le rendement des actions américaines, mais ce n'est pas forcément un problème pour la croissance économique dans la zone euro.""En mai 2014, nous approchions de 1,4 dollar pour 1 euro. Nous en sommes encore loin. Si nous devions, contre toute attente, dépasser ce niveau, cela pourrait bloquer la croissance économique dans la zone euro." Les prévisions des stratèges belges que nous avons consultés vont de 1,15 à 1,3 dollar par euro à la fin de l'année 2018.