En annonçant le début du processus de normalisation de la politique d'assouplissement quantitatif durant l'été 2013, Ben Bernanke avait déclenché une onde de choc qui avait fragilisé de nombreux pays émergents, notamment ceux qui affichaient un déficit important de la balance courante et qui étaient dont très largement dépendants des marchés financiers internationaux pour soutenir leur croissance économique. Cet événement avait provoqué un effondrement des marchés boursiers et de nombreuses devises émergentes. Quatre ans plus tard, les gestionnaires se montrent nettement moins inquiets quant à la prochaine réduction de la taille du bilan de la Réserve fédérale (Fed) qui devrait se mettre en place durant les prochains mois.

Moins fragiles

" La normalisation de la politique monétaire américaine a nécessité un important travail dans ces pays, qui ont fortement diminué leur déficit courant dans la plupart des cas et ont donc réduit leur dépendance par rapport aux marchés financiers internationaux, souligne Naomi Waistell, gestionnaire du fonds BNY Mellon Global Emerging Markets. Je m'attends donc à un impact nettement moins important qu'en 2013 pour les marchés émergents, en particulier si la normalisation s'effectue à un rythme modéré. " Et de souligner que dans un environnement économique caractérisé par une reprise des échanges commerciaux internationaux, les marchés émergents devraient encore bien se comporter durant les prochains trimestres.

" Les marchés émergents se retrouvent désormais dans un environnement beaucoup plus favorable, avec une croissance économique qui augmente plus rapidement que dans les pays développés et des devises qui ont tendance à se redresser, souligne pour sa part Richard Titherington, CIO et head of emerging markets and Asia Pacific equities chez JP Morgan Asset Management. La croissance des résultats est en train d'accélérer, et nous ne pensons pas que ce mouvement ne devrait pas s'inverser de sitôt. " Et ce redressement des bénéfices par action devrait permettre aux marchés émergents de poursuivre sur la dynamique positive de ces derniers mois. Il estime également que la Chine ne devrait pas constituer un obstacle à cette évolution positive et souligne que le pessimisme du marché est exagéré. " Je pense que la direction du pays restera sur la même voie après la clôture du congrès quinquennal du parti communiste chinois, avec un équilibre entre un mouvement de libéralisation économique et une volonté de garder le contrôle. "

Décote

Les marchés émergents ont souvent affiché une décote par rapport aux pays développés, notamment en raison d'un risque politique étant perçu comme plus important. " Nous pensons que cette décote pourrait se corriger durant les prochains trimestres " ", souligne toutefois Naomi Waistell (BNY Mellon).

Richard Titherington (JP Morgan AM) souligne pour sa part que si la valorisation et les mouvements des devises peuvent avoir un impact important sur les cours des actions émergentes sur un an. " Mais sur un horizon de cinq ans, c'est la croissance du résultat et du dividende qui sont prédominants pour investir sur les marchés émergents ". Et dès lors, c'est la capacité à gérer activement ses positions qui constituera un facteur différenciant sur le long terme. " A court terme, investir sur les marchés émergents n'est intéressant que pour les traders ou les spéculateurs, mais entrer et sortir en permanence des marchés émergents est très coûteux ".

Préférences

Naomi Waistell apprécie les perspectives offertes par les valeurs technologiques et par les valeurs liées à la consommation " pour lesquelles nous voyons de belles perspectives de développement durant les prochaines années. Nous restons inversement à l'écart de secteurs intensifs en investissements (comme les ressources naturelles ou les télécoms) ainsi que des bancaires chinoises ".

" Au niveau géographique, l'Inde représente actuellement la meilleure option, au vu des perspectives de croissance inégalées pour les cinq prochaines années, avec des réformes structurelles qui vont commencer à pleinement porter leurs fruits alors que le pays est encore dans le bas du cycle ", indique-t-elle encore. A l'inverse, elle souligne que la forte hausse des actions russes et brésiliennes n'a pas reposé sur un redressement des bénéfices. En l'absence d'un support des fondamentaux, elles restent largement sous-pondérées sur les marchés trop dépendants des matières premières.

Analystes

Richard Titherington suit les marchés émergents depuis près de 30 ans. " Notre manière de travailler est très différente par rapport à mes débuts. A l'époque, les idées d'investissement venaient essentiellement des courtiers. Aujourd'hui, nous avons développé nos propres capacités de recherche (40 analystes) que nous utilisons pour prendre nos décisions d'investissement sur un horizon d'au moins trois ans, avec un taux de rotation des actifs qui reste faible, autour de 10 à 30 % par an. Nous avons désormais moins besoin des brokers, qui ont adopté une vision à court terme pour se conformer à l'horizon d'investissement de la plupart des investisseurs. " Il souligne également l'importance croissance des facteurs ESG (environnement, social, gouvernance) dans les décisions d'investissements. " Les sociétés qui reçoivent de mauvais scores dans ces domaines affichent également des performances boursières décevantes par rapport aux bons élèves. "

Les actions asiatiques continuent à mener la danse

Les fonds investis en actions asiatiques ont traditionnellement constitué la destination privilégiée des investisseurs qui cherchaient à s'exposer sur les marchés émergents. Sur une durée de cinq ans, les cinq meilleurs fonds en actions asiatiques ont en effet surperformé les cinq meilleurs produits investis sur les marchés émergents (voir tableau). Depuis le début 2017, les deux groupes ont toutefois affiché des performances plus comparables, notamment grâce à la tendance plus favorable observée en Amérique latine et en Russie.

Pour Kiran Nandra, senior product specialist sur les marchés émergents chez Pictet, "l'Asie reste une des régions les plus innovantes au niveau global, avec une des croissances les plus dynamiques, avec un mélange d'opportunités de long terme et d'histoires plus structurelles. La valorisation reste également attractive sur un niveau historique et relativement aux marchés développés, tandis que la rémunération des actionnaires devrait également s'inscrire en nette amélioration".

Elle souligne qu'il faut sortir des indices traditionnels, fortement pondérés dans les secteurs étatiques, pour trouver des actions attractives, avec notamment un secteur technologique qui a fortement monté en puissance durant les deux dernières décennies. Alibaba est, à ce titre, une des positions les plus importantes du fonds Pictet Asian Equities ex-Japan, de même que Tencent, Samsung Electronics ou Taiwan Semiconductor. "Dans ce produit, nous accordons également une place importante aux sociétés exposées sur le développement de la consommation des ménages, que ce soit par le biais de sociétés comme Kweichow Moutai (producteur de spiritueux chinois) ou Krungthai Card (spécialiste thaïlandais du crédit à la consommation).