"Les obligations sont-elles le bon plan pour traverser les crises actuelles? Quels segments offrent les meilleures opportunités? Comment y investir? Avant de répondre à ces questions, il semble nécessaire de rappeler quelques fondamentaux du marché obligataire.
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"Les obligations sont-elles le bon plan pour traverser les crises actuelles? Quels segments offrent les meilleures opportunités? Comment y investir? Avant de répondre à ces questions, il semble nécessaire de rappeler quelques fondamentaux du marché obligataire. Pour ceux qui l'ignorent encore, une obligation est un titre représentant un prêt. En tant que prêteur, vous avez droit à des intérêts dont le taux est convenu lors de l'émission (c'est ce qu'on appelle marché primaire). L'avantage d'une obligation étant que vous pouvez la revendre à tout moment sur ce qu'on appelle alors le marché secondaire. Mais comment le prix est-il fixé? La base est le montant prêté (dit "le principal") qui correspond à 100%. Ensuite, les principaux facteurs sont l'évolution de la solvabilité du débiteur et des taux d'intérêt. Quand les nouveaux titres émis offrent des rendements plus élevés, le cours des anciens baisse pour offrir un rendement équivalent, en tenant compte des intérêts et de la différence entre le principal remboursé et le cours. La remontée des taux explique ainsi que les obligations mondiales viennent de sombrer début septembre dans un marché baissier. L'indice global des obligations souveraines et d'entreprises de qualité (Bloomberg Global Aggregate Total Return Index) a en effet chuté de plus de 20% depuis janvier 2021, une première depuis sa création en 1990. Pour l'investisseur, cela peut sembler accessoire. Après tout, il reçoit les intérêts et sera remboursé du capital convenu à terme. Mais si vous investissez via un fonds, sa valeur évolue sans arrêt suivant les cours de marché. Les obligations sont-elles dès lors intéressantes aujourd'hui? Cela dépend. "Les taux ont bien remonté, ce qui fait que bon nombre d'obligations commencent à offrir des rendements que l'on n'a plus vus depuis pas mal de temps", constate ainsi Erik Joly, chief investment officer d'ABN Amro Private Banking. "Dans un contexte boursier particulièrement difficile, on observe que de plus en plus d'investisseurs (institutionnels) se tournent vers l'obligataire de qualité, poursuit Yves Kazadi, senior analyst chez Beobank. Cependant, il ne faut pas se précipiter mais rester attentif aux incertitudes, surtout en cette période où le risque de récession est bien réel." Une position que rejoint Vincent Juvyns, global market strategist chez JP Morgan Asset Management. "Nous sommes prudents par rapport au segment des obligations d'entreprises à haut rendement alors que l'économie pourrait se contracter légèrement." Ces obligations à haut rendement (ou spéculatives) sont celles dont la note financière est cotée sous les BBB- ou Baa3 auprès de maisons comme Standard & Poor's, Moody's ou Fitch. Elles affichent à l'heure actuelle un rendement moyen de près de 7% pour les titres en euros. Mais Yves Kazadi souligne que "dans un environnement de hausse des taux, les entreprises plus endettées et plus fragiles sont bien davantage exposées aux risques de défaut, d'autant que des secteurs sensibles à la conjoncture comme les médias ou l'industrie sont bien représentés dans l'univers des obligations à haut rendement". La crainte est une hausse du taux de défaut, c'est-à-dire la part des obligations dont l'émetteur ne respecterait pas une échéance (remboursement d'une obligation ou payement des intérêts). Ce qui est le signe de difficultés financières, voire le prélude à un dépôt de bilan. Une inquiétude que partagent les spécialistes de Standard & Poor's. Pour les obligations spéculatives européennes, ceux-ci prévoient que le taux de défaut sur 12 mois devrait bondir de 1,1% en juin 2022 à 3% en juin 2023, voire 5% dans un scénario pessimiste. Aux Etats-Unis, l'agence envisage une hausse du taux de défaut dans le haut rendement de 1,4% à 3,5% en juin 2023, et même 6% dans un scénario pessimiste. Bien moins risquées, "les obligations souveraines du noyau dur de la zone euro (Allemagne, France, Pays-Bas, Belgique, etc., Ndlr) offrent actuellement des rendements corrects", juge Erik Joly. Par exemple, l'OLO belge à 10 ans affiche un rendement annuel de 2,3%. "C'est certes insuffisant pour compenser l'inflation mais l'investisseur bénéficie de la garantie d'un excellent débiteur, poursuit l'expert d'ABN Amro. Dans les pays périphériques de la zone euro, les primes de risques ont augmenté, surtout en Italie à l'approche d'importantes élections (ce 25 septembre, Ndlr). Ce qui s'explique notamment par l'arrêt des rachats par la Banque centrale européenne (BCE). Cependant, je pense que le nouveau gouvernement ne voudra pas mettre en péril la relation et les flux financiers en provenance de l'Europe. De plus, la BCE a créé récemment le fameux TPI ("Transmission Protection Instrument"), un instrument qui lui permet d'acheter des obligations d'un pays spécifique en cas de menace d'écartement excessif de ses taux par rapport à la moyenne." Vincent Juvyns, l'expert de JP Morgan, privilégie pour sa part les obligations souveraines étrangères, notamment les Etats-Unis. "Les bons du Trésor américain affichent à l'heure actuelle un rendement de près de 3,5%. Il y a certes un risque de change pour l'investisseur européen, mais le dollar suit une tendance haussière et devrait demeurer solide." Yves Kazadi, pour Beobank, plébiscite aussi les obligations souveraines chinoises. "Il s'agit d'un des rares marchés à afficher une performance positive depuis le début de l'année. Les obligations souveraines chinoises offrent un taux de référence à 10 ans de 2,7% et nous tablons sur une appréciation du yuan au cours des prochaines années dans un contexte de transition de l'économie chinoise vers la consommation." Pour un rendement supérieur, Vincent Juvyns recommande les obligations d'entreprises dites investment grade (IG) ou de qualité. Concrètement, il s'agit des entreprises disposant d'un rating de AAA (le plus élevé) à BBB- /Baa3. Les défauts de paiement y sont rares. Au niveau global, Standard & Poor's recense ces 10 dernières années trois défauts d'émetteurs qui bénéficiaient d'un rating "investissable" dans les 12 mois précédents, contre 914 pour les émetteurs "spéculatifs". Les obligations d'entreprises de qualité offrent un rendement moyen attractif de 3,1% en Europe. Aux Etats-Unis, le rendement des seules obligations notées BBB atteint même 5,5% en moyenne. Par ailleurs, le spécialiste de Beobank constate "un afflux continu de capitaux vers les obligations présentant une approche ESG", c'est-à-dire celles dont les capitaux sont destinés à financer des projets avec un impact environnemental et/ou social positif. Au niveau financier, les obligations durables sont largement comparables aux titres classiques. Un Etat ou une entreprise peut à la fois émettre des obligations durables et non durables, étant donné que la différenciation s'opère au niveau de l'utilisation des fonds. "Les obligations ESG affichent une légère prime et donc un rendement légèrement inférieur à des titres classiques comparables, détaille Vincent Juvyns. Mais cette prime ne devrait pas disparaître et pourrait même s'étoffer au vu de la forte demande des investisseurs. La gestion durable se développe rapidement et c'est aussi une façon pour de nombreux investisseurs de verdir leur portefeuille."