Si Amazon est surtout connu du grand public comme acteur de l'e-commerce, c'est aussi un géant de la robotique. En 2012, l'entreprise de Jeff Bezos a déboursé pas moins de 775 millions de dollars (885 millions d'euros) pour Kiva, qui fabrique des petits chariots élévateurs intelligents. Aujourd'hui, quelque 30.000 exemplaires de ces robots oranges circulent dans les centres de distribution d'Amazon. Ils trouvent sans effort les plus de 20 millions de produits et les apportent aux employés, qui composent ensuite les colis. Ces robots sont également précieux en raison des algorithmes qui les pilotent. Le système est ainsi capable d'apprendre qu'un produit qui est peu vendu sera plutôt stocké au fin fond de l'entrepôt. Le fait que la vente de ces robots à des tiers ait été stoppée assure à Amazon un avantage technologique conséquent.

Bezos a déclaré l'an dernier que l'impact sociétal de l'automatisation dans les vingt années à venir sera colossal. Dans un récent rapport, Bank of America Merrill Lynch donne quelques indications sur ce qui nous attend. Selon elle, dans les 10 prochaines années, les robots et l'intelligence artificielle feront baisser les charges de personnel dans l'industrie de 18 à 33 %, et augmenter la productivité de 30 %. A ce jour, les robots effectuent 10 % des tâches industrielles ; dans huit ans, ce chiffre pourrait passer à 45 %.

D'après Karen Kharmandarian, de la société suisse de gestion de fortune Pictet Asset Management, cette hausse de productivité pourrait inciter à rapatrier la production dans les pays développés et compenser l'augmentation des coûts salariaux dans les pays émergents. " En outre, les robots contribuent à une utilisation plus efficiente des matières premières. Ils flexibilisent la production et la rapprochent du consommateur, rendent la personnalisation meilleur marché et raccourcissent les délais de livraison. "

En 30 ans, les robots sont devenus trois fois plus efficients et leur prix a diminué de 80 %, ajoute le gestionnaire. " Il y a dix ans, il fallait douze ans pour rentabiliser un robot industriel ; aujourd'hui, il n'en faut plus que deux. "

Voiture autonome. Les robots ne fabriquent pas seulement les autos, ils les conduisent aussi.

Costauds mais stupides

Aucun doute : la robolution est en marche. Les robots se chargent déjà de nombreuses corvées salissantes et répétitives, mais dans le futur, ils vont aussi nous transporter, nous livrer des colis, nous aider dans la maison, nous tenir compagnie, nous soigner, etc.

" Les robots qui ont fait leur apparition dans les usines dans les années 1970 sont à des années-lumière des exemplaires actuels ", explique Tom Riley, qui gère le fonds Robotech chez Framlington Equities, une filiale d'AXA Investment Managers. " À l'époque, ils étaient très costauds, mais aussi très stupides, en ce sens qu'ils n'étaient programmables que dans une certaine mesure et qu'ils n'avaient pas conscience de ce qui se passait autour d'eux. Ils étaient enfermés dans des cages car s'en approcher pouvait être extrêmement dangereux pour les humains. Aujourd'hui, ils sont beaucoup plus intelligents. Si on se dirige vers un robot moderne, il va par exemple ralentir sa cadence, et si on le touche, il s'arrêtera. De ce fait, humains et robots peuvent aujourd'hui travailler côte à côte sans risque. "

"Les robots qui ont fait leur apparition dans les usines dans les années 1970 sont à des années-lumière des exemplaires actuels ". Tom Riley, gestionnaire du fonds "Robotech" chez Framlington Equities, une filiale d'AXA Investment Managers

" Le marché de la robotique devrait pouvoir garder le cap d'une croissance annuelle de 10 % jusqu'en 2025 ", estime le gestionnaire de fonds. " Une des principales explications est l'évolution des salaires en Chine. Celle-ci a longtemps été l'usine de la planète parce que le coût de la main-d'oeuvre y était ridiculement bas. Mais depuis 2000, les charges salariales augmentent chaque année de 12 %. La production humaine est devenue de plus en plus chère, alors que les coûts de capital ont baissé, de sorte que les machines et robots sont meilleur marché. Comme ils sont aussi capables de beaucoup plus de choses, la production automatisée est en constante augmentation. Si on regarde où la Chine se situe par rapport aux autres pays, la robotisation y a encore un énorme potentiel. Ce pays était d'ailleurs le plus grand acheteur de robots au monde ces dernières années. "

Puissance de calcul

" Notre fonds investit beaucoup dans les technologies nécessaires pour faire fonctionner les systèmes automatisés, et qui ne sont donc pas particulières à un seul produit ", explique Alexandre Mouthon, gestionnaire de Pictet Robotics. Ce fonds lancé en 2015 gère aujourd'hui près de 4,5 milliards de dollars. " Il y a, par exemple, les fabricants de radars et de systèmes visuels, mais aussi les entreprises qui s'efforcent d'augmenter la puissance de calcul des ordinateurs, comme la nouvelle génération de semi-conducteurs. Les robots en ont besoin pour interpréter les informations qu'ils reçoivent via toutes sortes de capteurs et de pièces mobiles. "

Il cite l'exemple de Nvidia, qui occupe une position importante sur le marché des puissantes puces graphiques. Elles sont beaucoup utilisées dans les systèmes intelligents comme ceux des véhicules autonomes. Keyence est également dans son collimateur. Cette entreprise japonaise est un leader mondial particulièrement novateur dans le développement et la production d'équipements d'automatisation et d'inspection industriels. Elle fabrique entre autres des lecteurs de codes-barres, des systèmes de mesure, des imprimantes 3D et des capteurs. Au cours de la dernière décennie, Keyence a affiché une croissance annuelle de quelque 8 %, tout en réalisant d'importantes marges opérationnelles.

La clé du succès ? Mesurer et enregistrer. Aujourd'hui, une usine chimique de taille moyenne dans le port d'Anvers utilise facilement 1.000 capteurs qui enregistrent des données chaque minute ou chaque seconde. Le nombre de vibrations qu'une machine doit supporter, par exemple. Les données de processus de ces machines connectées et de ces appareils mobiles aboutissent ensuite dans des banques de données. En analysant ces data, les entreprises peuvent notamment évaluer le risque qu'un problème survienne.

15%, c'est la croissance moyenne annuelle de la fourniture mondiale de robots industriels pour la période 2014-2019, prédit par une étude réalisée en 2015 par la Fédération internationale de robotique. Elle s'élevait à 5 % par an entre 2005 et 2013.

" Un problème de machine dont le dépannage prenait autrefois plusieurs heures peut ainsi être réglé préventivement en quelques minutes, ce qui permet d'économiser beaucoup d'argent, commente Riley. Un des principaux fournisseurs de logiciels pour relier tous ces capteurs grâce à cet 'internet des objets', et pour prédire les problèmes, c'est Parametric Technology Corporation. C'est un marché avec un potentiel gigantesque. Goldman Sachs estime que l'on pourrait réaliser 500 milliards de dollars d'économies sur les coûts en mettant à niveau les parcs de machines actuels avec ces technologies. "

Une des technologies préférées d'Alexandre Mouthon pour réaliser des économies est produite par Daifuku. L'entreprise japonaise - la robotique a une longue tradition dans ce pays - fabrique la nouvelle génération de convoyeurs à bandes et de trieuses. " On en trouve entre autres dans les sociétés d'e-commerce, les entrepôts et les aéroports. De nombreuses entreprises sont en quête de moyens pour améliorer leur logistique. "

Il recommande également iRobot, une entreprise américaine qui fabrique des robots ménagers, tels que des aspirateurs autonomes ou des laveurs de sol. " Je table sur une croissance de 60 % dans les cinq années à venir sur ce marché. Et iRobot est en mesure d'accaparer une belle part du gâteau. "

Larges marges

" Un des plus grands risques, quand on investit dans la technologie, c'est de se laisser entraîner par le battage médiatique, avertit Riley. C'est pour cela que j'aime bien visiter les foires commerciales. On y voit les technologies qui sont sur le point d'être commercialisées et on y apprend s'il y a une demande. Cela nous permet d'éviter les 'blue sky companies', ces entreprises qui possèdent effectivement une technologie intéressante mais qui sont encore à des années de leurs premières ventes ou bénéfices. "

Il est pour sa part friand des sociétés qui fournissent des composants technologiques au secteur automobile - et pas seulement parce qu'environ 90 millions de nouvelles voitures sortent chaque année des usines. " Si elles parviennent à vendre leur produit, elles ont des revenus assurés pendant sept ans, soit en moyenne la durée de vie d'un modèle. En outre, dans ce secteur, les marges sont nettement plus élevées que dans l'électronique grand public, où la pression sur les prix est beaucoup plus forte. Si une puce d'ordinateur ne fonctionne pas très bien, ce n'est pas dramatique. On risque de perdre une demi-heure de travail sur son ordinateur, mais ça s'arrête là. Un constructeur automobile ne peut pas se permettre qu'un semi-conducteur tombe subitement en panne à 90 km/h. L'importance de la qualité irréprochable des composants ouvre la porte à des marges plus élevées. "

Il cite deux entreprises en exemple. La première est Dürr, un spécialiste allemand de systèmes automatiques permettant de peindre les surfaces métalliques de voitures et d'avions avec une grande précision. L'autre est Mobileye, un producteur de logiciels israélien qui fabrique des " yeux pour voitures ". " Les anciens systèmes fonctionnaient avec des radars capables de suivre la vitesse et le déplacement d'objets métalliques autour d'eux, mais incapables de détecter des humains ou une branche d'arbre sur la route, explique Riley. Mobileye y arrive avec ses capteurs d'images. Ils peuvent même reconnaître les couleurs des feux de signalisation. "

L'entreprise ayant été rachetée par Intel au début de cette année, celui qui souhaite investir dans Mobileye devra passer par l'action du fabricant de processeurs. " Intel avait manqué la méga- tendance des smartphones et menaçait cette fois de rater le train des véhicules intelligents ", commente Riley à propos de cette reprise.

Amazon. Acteur de l'e-commerce, l'entreprise investit aussi dans la robotique. © Reu

Accidents d'auto

Les robots ne se contentent pas de fabriquer des voitures, ils les conduisent aussi. Alphabet (Google), avec son logiciel pour véhicules autonomes, est une entreprise qu'il faut tenir à l'oeil. C'est un bel exemple du fait que la robolution n'est pas seulement avantageuse pour les investisseurs, mais aussi pour la collectivité au sens large. D'après les statistiques des Nations Unies, 1,3 million de personnes meurent chaque année dans des accidents automobiles. Les voitures intelligentes devraient aider à prévenir les collisions, avec cet avantage supplémentaire que cela fera baisser les coûts d'entretien et de réparation.

Autre géant qui pourrait rendre service à la société avec ses innovations : Apple. " Il ne s'agit plus tellement de matériel mais plutôt de ce que que l'on peut en faire grâce au logiciel ", fait remarquer Riley. Il trouve très intéressantes les applications de surveillance de santé pour iPhone et Apple Watch. Elles peuvent d'ailleurs provenir d'autres sociétés. Le glucomètre en continu de Dexcom en est un bel exemple. " Traditionnellement, les personnes atteintes de diabète contrôlent leur taux de sucre dans le sang en se piquant le doigt le matin et le soir. Il n'y a donc pas de contrôle pendant la journée. Dexcom fabrique une puce qui se place dans l'abdomen, mesure et analyse les niveaux de glucose en continu. Pour la société, cela ne coûte presque rien de faire savoir à un diabétique, via un message sur son smartphone, qu'il est temps qu'il mange quelque chose. Mais à terme, cela permet d'éviter une coûteuse hospitalisation. Nous allons vers un monde où nous pourrons détecter les maladies avant que les gens ne tombent malades. "

Un autre pôle de croissance important pour la robotique dans le secteur des soins de santé est le bloc opératoire. Avec l'aide des robots, les chirurgiens atteignent une précision qui surpasse les capacités humaines. Leurs incisions sont plus petites, ce qui réduit le risque d'infections. Tout cela raccourcit les périodes d'hospitalisation et de revalidation. La société Intuitive Surgical, leader mondial de la chirurgie assistée par robot, a permis à elle seule 753.000 opérations de ce type dans le monde.

Par Daan Ballegeer.

Qui a peur des robots ?

C'est Karel Capek qui utilise pour la première fois en 1920 le mot "robot" (du tchèque "robota", qui signifie travail forcé) pour désigner la puissance de l'automatisation, dans son chef-d'oeuvre de science-fiction "R.U.R.". Au début de la pièce de théâtre, le directeur général des usines Rossum's Universal Robots prédit que ses travailleurs robotisés vont ramener les prix des marchandises à zéro, ce qui mettra un terme définitif au labeur et à la pauvreté. Mais son projet tourne court quand les robots décident de destituer leurs maîtres et d'anéantir l'humanité.

Cette vision pessimiste n'est pas le seul fait d'écrivains. "Si les ordinateurs prennent le contrôle, nous ne le récupérerons peut-être jamais", prédit Marvin Minsky, le père de l'intelligence artificielle, en 1970. "Nous ne survivrions que par un effet de leur grâce. Et avec beaucoup de chance, ils nous garderont comme animaux domestiques."

Même Bill Gates, le fondateur de Microsoft, s'est montré plutôt alarmiste à propos des robots : "Je m'inquiète de la possibilité que les ordinateurs et les logiciels parviennent à une réelle intelligence, faisait-il observer dans les années 1990. Une fois que les machines seront capables d'apprendre par elles-mêmes, elles pourront se charger de la plupart des choses que font les humains. Cela soulève la question de savoir qui aura alors le contrôle et quelle sera encore notre raison d'être."

Mais les pires pessimistes peuvent reprendre leurs esprits, comme l'a prouvé Minsky à peu près à l'époque de la sombre prophétie de Bill Gates. À la question de savoir si les robots hériteraient de la Terre, il a donné une réponse beaucoup plus optimiste : "Oui, mais parce qu'ils seraient nos enfants."

"L'impression 3D est une solution qui cherche un problème"

Une niche qui bénéficie d'étonnamment peu d'attention dans les portefeuilles des gestionnaires de fonds de robotique est celle de l'impression 3D. Il y a quelques années, ces actions étaient encore très en vogue, mais elles se sont depuis aux trois quarts effondrées. "C'est l'exemple typique d'un enthousiasme excessif des investisseurs pour le potentiel d'une technologie", souligne Tom Riley, qui gère un fonds de robotique chez AXA Investment Managers. "Ils ont supposé qu'il y aurait aujourd'hui dans chaque bureau une imprimante 3D capable de fabriquer en un claquement de doigts une pièce de rechange pour la machine à café. Dans la réalité, le marché est nettement plus restreint. L'impression 3D est idéale pour certains composants bien précis de haute valeur, des pièces spéciales pour les moteurs d'avions par exemple. Mais cela reste quand même, pour le moment, une solution technologique qui cherche un problème et non l'inverse."

Anthropomorphisme

Quand nous pensons aux robots, nous pensons souvent à des créatures semblables aux humains. Lorsqu'ils nous ressemblent effectivement, cela change notre regard sur ce qu'ils sont. C'est ce que montre une expérience captivante de Kate Darling. La chercheuse, attachée au MIT, à Harvard et à Yale, a étudié il y a quelques années les liens que les humains tissent avec leurs robots.

Les participants à l'expérience ont reçu des Pleo, des petits robots qui ressemblent à des dinosaures, et la mission de s'en occuper pendant un certain temps. Ensuite, ils devaient attacher le robot et le frapper à mort. Certaines personnes ont refusé de faire du mal à leur robot ; certains encore ont protégé leur Pleo contre les coups d'autres participants.

Une femme a enlevé la pile de son robot pour "épargner ses souffrances". Finalement, les chercheurs ont réussi à convaincre le groupe de sacrifier un Pleo et d'épargner les autres. "Même si tout le monde, dans la pièce, savait que le robot ne faisait que simuler la douleur, la plupart ricanaient nerveusement et se sentaient clairement mal à l'aise quand il gémissait tandis qu'on le cassait", explique Darling.