Le groupe Schroders a récemment organisé une conférence afin d'exposer les raisons pour lesquelles il est aujourd'hui impossible d'ignorer les bouleversements apportés par le réchauffement climatique dans notre manière de gérer nos investissements. Andrew Howard, responsable de la recherche ESG (environnement, social, gouvernance) chez Schroders, souligne que les entreprises doivent aujourd'hui opérer dans un milieu où les changements se produisent à un rythme très rapide. "Les responsables économiques considèrent aujour-d'hui les modifications du climat comme un risque majeur, et plus de 90 % des sociétés composant l'indice S&P500 publient aujourd'hui un rapport détaillant leurs engagements dans ce domaine, une proportion qui a augmenté drastiquement durant les dernières années ".

" Je pense toutefois qu'il est dangereux de s'exposer sur ces thématiques en privilégiant des solutions passives. Il faut étudier la manière dont les sociétés s'adaptent aux changements afin de développer un modèle d'entreprise viable ", plutôt que d'investir de manière indifférenciée dans les sociétés qui affichent déjà les meilleurs scores ESG. Andrew Howard souligne également que la conférence de Paris sur le changement climatique en 2015 avait fixé des objectifs ambitieux en matière de réduction des émissions de carbone. Celles-ci devraient être réduites de 60 % durant les 35 prochaines années si on veut limiter la hausse des températures à deux degrés. " Ce n'est pas un mouvement anodin, la consommation en carbone doit se réduire très rapidement, même si la tendance actuelle est plutôt de présager une augmentation de quatre degrés ".

Prix du carbone

" Quoi qu'il en soit, ce changement climatique va avoir un impact massif sur les valorisations des entreprises, notamment en raison d'initiatives réglementaires qui vont faire grimper le prix des émissions de carbone. Nous estimons l'impact entre 10 et 20 % des portefeuilles des investisseurs, souligne Andrew Howard. Si le prix d'une tonne de carbone augmente jusque 100 dollars, nous assisterons à des bouleversements majeurs dans la manière dont les cash-flows sont distribués entre les différentes industries ". En outre, l'écart entre les perdants et les vainqueurs va être important, avec le risque que les plus mauvais élèves disparaissent purement et simplement. " Il semble dès lors aujourd'hui illusoire de fermer les yeux et d'espérer que les changements climatiques ne vont pas affecter votre portefeuille ".

Simon Webber est le gestionnaire principal du fonds Schroder Global Climate Change depuis plus de 10 ans. " Depuis la création de notre fonds, le prix du carbone a toujours été très bas en Europe en raison de la manière dont l'Union européenne distribuait ses quotas aux entreprises ". La Commission européenne a toutefois décidé de changer les règles, ce qui a permis un redressement spectaculaire du cours de 5 vers 15 euros par tonne durant les derniers mois.

" En regardant les prix de l'énergie attendus aux Etats-Unis d'ici 2020, nous constatons que les prix du solaire et de l'éolien devraient continuer à baisser, tandis que le nucléaire restera le plus cher à produire ". Avec l'augmentation des capacités de production en énergies renouvelables, les sources traditionnelles deviendront aussi de moins en moins rentables. " Si le prix du carbone atteint les 100 dollars par tonne, les centrales à charbon et à gaz sortiront totalement du marché ".

Disruptions

Dans ce cadre, l'industrie automobile sera clairement une des plus affectées. Simon Webber rappelle que tous les constructeurs traditionnels sont aujourd'hui en train de développer des modèles pour concurrencer Tesla. " Les véhicules électriques vont devenir de plus en plus abordables, et finir par être meilleur marché qu'une voiture à essence/diesel. Le marché est en train d'évoluer rapidement, même si les analystes sont traditionnellement très mauvais pour valoriser ce genre d'opportunité. Ils tablent sur une progression très linéaire des ventes. Or, ce genre de changement n'arrive jamais lentement ".

Simon Webber souligne également qu'il existe au sein des entreprises de nombreux secteurs qui feront face à une disruption importante. Notamment les ressources de calcul des entreprises, dont le transfert vers les clouds " va réduire sensiblement leurs émissions de carbone ". Ou le transport de marchandise par camion, qui sera concurrencé plus efficacement par le rail si le cours de la tonne de carbone se dirige effectivement vers les 100 dollars la tonne. Il explique également que la modification des infrastructures énergétiques va avoir un impact important sur les prix de certaines matières premières, notamment le cuivre qui est utilisé dans de nombreuses installations (éolien, photovoltaïque) et dans les véhicules électriques. La demande pour ce métal devrait d'ailleurs progresser de 25 % dans le futur.

Accélération

" Dans l'absolu, ce sont tous les éléments traditionnels entrant dans la valorisation d'une société qui vont être affectés par le changement climatique, conclut Simon Webber. Voilà pourquoi, dans notre fonds, nous cherchons à constituer un ensemble de sociétés qui feront partie de la solution. Des sociétés qui sont aujourd'hui en train d'enregistrer une accélération marquée de leurs perspectives ".

Les obligations catastrophe

Une autre manière de s'exposer sur le changement climatique est de le faire sur les obligations catastrophe (cat bonds), une classe d'actifs utilisée par les assureurs pour diminuer le risque lié à des événements comme les tremblements de terre, les inondations ou les ouragans. Zeba Ahmad, directrice des placements alternatifs chez Schroders, souligne que ces produits sont généralement exposés sur les zones où une importante richesse a été accumulée (et où il existe un important marché de particuliers s'assurant contre ce risque) : Europe, Japon, Australie, Amérique du Nord. " La création de cette classe d'actifs a permis un transfert du risque de réassurance vers les marchés financiers ".

"Contrairement à ce que pourraient penser les investisseurs, l'incidence d'événements catastrophiques a toutefois été assez peu fréquente. Entre 2002 et 2017, le marché des cat bonds a été en mesure de dégager un rendement annualisé de 7,6 %, soit un niveau comparable à celui de l'indice S&P500 Total Return, avec toutefois une volatilité très limitée. Et même lors d'événements catastrophiques, comme le récent ouragan tropical qui avait balayé Porto Rico et Miami en 2017, le marché a subi une correction de seulement 6,5 %, et s'est bien repris par la suite. Dans l'absolu, ce marché a enregistré des performances positives 92 % des mois, avec un profil qui est également bien différencié des autres grandes classes d'actifs ".

En dépit des suspicions qui pèsent sur le changement climatique dans la fréquence des ouragans tropicaux, Zeba Ahmad souligne que ce lien est encore loin d'avoir été établi. " Le principal moteur de cette classe d'actifs dans les prochaines années restera les changements démographiques, et la migration des populations vers les zones qui sont le plus à risque ". Elle estime que le marché des cat bonds devrait encore augmenter durant les prochaines années, avec un grand nombre de personnes dans les zones à risque qui ne sont pas encore assurées, même aux Etats-Unis. " Le changement climatique ne semble pas devoir remettre en cause l'intérêt de s'exposer sur cette classe d'actifs", ajoute-t-elle.