Après les déclarations de François Hollande signifiant que le bout du tunnel de la crise européenne était enfin en vue, nous avons voulu en avoir le coeur net et avons interrogé le chief economist d'UBS, Andreas Höfert, qui, avec le recul d'un Suisse, a une vision très tranchée sur la question.

Le pire de la crise européenne est-il effectivement derrière nous ?

Nous avons évité le pire jusqu'à présent. Le risque systémique a été contenu, la Grèce fait toujours partie de l'Europe et l'Espagne n'a pas encore fait défaut. Mais, dire que la crise européenne est proche de son terme n'est pas réaliste. Le chantier est encore considérable pour faire de la zone euro une Europe viable. Il faut, entre autre, aller vers une union fiscale, une union bancaire, réduire les déficits de compétitivité et pour se faire, prendre des mesures de transferts entre les économies fortes et les plus faibles. Mettre ces structures en place prendra des années. Mais, nous aurions alors une Europe fédérale, une puissance économique ayant droit au chapitre demain face à des économies de poids comme la Chine, la Russie, l'Inde et les Etats-Unis. Encore faut-il la volonté politique pour aller dans cette direction.

La volonté de sauver l'euro n'est-elle pas l'objectif premier des politiques aujourd'hui ?

Les politiques européens n'ont clairement pas aujourd'hui la volonté d'abandonner une partie de leur souveraineté au profit d'une Europe fédérale. Lors de la création de l'euro, cette volonté politique existait. Ils ont tardé à mettre en place la structure assurant la viabilité de l'euro, malgré les avertissements des économistes. Des erreurs ont été accumulées au fil des années, ce qui a conduit à la crise d'aujourd'hui. En intégrant par exemple le Portugal dans la zone euro, l'Europe a commis une grave erreur. En adoptant l'euro, le Portugal a perdu toute compétitivité dans le secteur textile, qui était un pan conséquent de son économie, face à des pays du Maghreb bien moins chers. L'euro a tué l'économie portugaise, qui n'a eu d'autre choix que de s'endetter pour "survivre". La Grèce non plus n'avait pas sa place dans la zone euro. En incluant des pays plus fragiles, il fallait être prêt à construire une véritable économie européenne intégrée.

N'y a-t-il pas d'autres alternatives pour sauver la zone euro que de construire une Europe intégrée ?

Si la volonté du monde politique européen est de sauver la zone euro, il n'existe pas d'alternative à la construction d'une Europe fédérale. Il n'y aura pas de fin heureuse pour la zone euro. Une véritable intégration européenne aura un coût, mais sa désintégration également. Les Allemands, qui sont actuellement les maîtres du jeu en Europe car en définitive c'est eux qui payent, souffriront dans un cas comme dans l'autre. Un retour au deutsche mark, une devise très forte, pénaliserait entre autre les exportateurs, moteurs de l'économie allemande. Et si nous allons vers une préservation de la zone euro, les Allemands devront payer pour réduire les différences de compétitivité.

L'abandon de l'euro est-il pour vous un scénario plausible ?

Ce scénario de l'effondrement de la zone euro a autant de probabilités de se concrétiser que l'avènement d'une Europe fédérale. Ça peut même aller très vite dans ce sens. Jusqu'à présent, les politiques européens ne font que réagir aux poussées de fièvre de la crise, sans s'attaquer à la racine du problème. Avec cette stratégie, les risques d'accidents sont importants. Imaginez que le gouvernement grec tombe et que, lors de nouvelles élections, c'est l'extrême gauche qui arrive au pouvoir. La Grèce sort de la zone euro. La boite de pandore est ouverte. On peut très bien imaginer que ça signerait la fin de la zone euro. Ça serait dommage car l'euro est une bonne idée, et l'exemple des Etats-Unis démontre qu'un Etat fédéré avec de fortes disparités économiques peut très bien fonctionner.

Parlons des Etats-Unis justement. Ils ne sont pas en meilleure santé que l'Europe ?

Si les Etats-Unis étaient un Etat européen, aujourd'hui ils seraient également renfloués par l'Allemagne. Leur problème d'endettement est colossal et leur faible croissance économique n'arrange pas les choses. Quel que soit le président élu, il devra rapidement s'atteler à réduire cette dette. Le désendettement prendra des années et nécessitera une solution bipartisane. Les pays développés ont mangé leur pain blanc...à crédit. Ils doivent désormais se serrer la ceinture pour rembourser.

Pour tenir la tête hors de l'eau les Etats-Unis et l'Europe ont fait tourner la planche à billets. Ne risque-t-on pas de devoir faire face à une inflation incontrôlée à l'avenir ?

Il ne faut pas craindre l'inflation. C'est une solution comme une autre pour mitiger la crise de la dette. Forcément les épargnants sont les dindons de la farce. Mais y a-t-il d'autres solutions ? Faut-il préférer, à l'inflation, des années d'austérité ou une mise en défaut de tous les pays endettés ? Faire tourner la planche à billets ne résout bien entendu pas le problème de fond, mais ça permet de gagner du temps afin de mettre en place de vraies solutions pour assainir les comptes. S'il faut craindre une inflation, c'est celle du Japon. Le pays du soleil levant, c'est l'Europe dans 10 ou 15 ans. Le pays est hyper endetté et démographiquement c'est une catastrophe. (Ndlr. La population nipponne est de plus en plus âgée et le taux d'endettement est de 239 % du PIB). L'économie japonaise est en bout de course. Depuis trois ans, sa balance commerciale est négative, ce qui signifie qu'elle va devoir rapatrier des actifs de l'étranger pour se financer. Comme cela ne suffira pas, le Japon va s'endetter à l'étranger mais pour séduire ses investisseurs potentiels, il va falloir remonter les taux d'intérêt aujourd'hui à zéro. Le Japon devra alors faire face à une inflation incontrôlée.

Vous êtes loin d'être positif pour notre avenir ?

Je suis simplement réaliste. Ceci dit, je reste confiant car en une décennie les choses peuvent changer du tout au tout. Il y a 10 ans, personne ne donnait cher de l'avenir de l'Allemagne. Après des réformes drastiques, c'est une économie qui tient la route.