La plupart des investisseurs particuliers réfléchissent selon un horizon court : " Que va faire la Bourse cette année ? Dans quelle proportion les taux d'intérêt vont-ils remonter durant les 12 prochains mois ? " Si ces questions sont éminemment pertinentes, il n'est pas mauvais de réfléchir de temps à autre aux défis et incertitudes plus lointains. Ils déterminent en effet la direction que prend le monde et donc, les rendements qu'il est permis d'espérer à beaucoup plus longue échéance.

Ce principe vaut pour les professionnels également. C'est en partant de cette constatation qu'Amundi, le plus grand gestionnaire d'actifs d'Europe, réunit chaque année, à l'occasion du World Investment Forum, un public d'assureurs, de gestionnaires de fonds de pension et d'autres acteurs du secteur. Au cours de ces deux jours, un panel d'économistes, de diplomates et de chefs d'entreprise triés sur le volet débattent des tendances à long terme, comme le déplacement de l'équilibre des forces mondiales, la faiblesse de la croissance économique et l'avenir de la politique monétaire.

Changement d'équilibre des forces

L'évolution des rapports entre les superpuissances est une question cruciale. " Enormément de choses dépendront des relations entre les Etats-Unis et la Chine, prédit l'ancien chef du Foreign Office, Simon Fraser. Donald Trump a raison : la Chine triche. Mais il est maladroit : il fait cavalier seul et prend à rebrousse-poil jusqu'à ses alliés. En agissant ainsi, il fait vaciller le monde occidental sur ses bases. "

" Donald Trump est un cadeau pour les Chinois, renchérit Kishore Mahbubani, professeur à l'université de Singapour et ancien président du Conseil de sécurité de l'Onu. La meilleure preuve, avance ce spécialiste de la Chine, est que si Pékin montre les dents à l'annonce des mesures protectionnistes, il ne mord pas. Il n'a aucune envie de bousculer l'ordre mondial, lui pour qui le commerce international est si rentable. Au contraire, il craint le chaos plus que tout. Il a tout intérêt à ce que l'Occident se porte bien, pour pouvoir évoluer dans un contexte planétaire stable. "

L'investisseur aimerait savoir qui distribuera les cartes demain car les opportunités pourraient bien opérer le même glissement. " La Chine est l'un des pays les mieux gérés du monde, constate Kishore Mahbubani. Vous avez de l'argent à perdre ? Pariez contre elle ! " D'après le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz, l'économie chinoise est beaucoup plus contrôlée par les autorités du pays que les économies de marché classiques. L'expert recommande toutefois de se garder de tirer des conclusions hâtives et de faire preuve d'un optimisme exagéré : " Toute économie passe par une succession de cycles. Evidemment, que la Chine n'est pas à l'abri d'un krach ! ", s'exclame-t-il.

Donald Trump est un cadeau pour les Chinois." Kishore Mahbubani

Mollesse de l'économie

Autre question sans réponse : pourquoi l'économie évolue-t-elle depuis des années en mode mineur alors que la crise est si loin derrière ? " Je l'ignore moi aussi, admet Janet Yellen, qui a quitté il y a quelques mois à peine la présidence de la Réserve fédérale américaine. La faiblesse de l'inflation, alors que le marché de l'emploi est si vigoureux, par exemple, ne laisse pas de m'étonner. "

Et ne parlons pas de l'insignifiance de la croissance potentielle, c'est-à-dire la croissance que peut supporter l'économie sans que l'inflation ne s'emballe : la croissance potentielle américaine plafonnerait aux alentours de 2 % et Janet Yellen ne prévoit pas d'amélioration dans l'immédiat. " Investissements et croissance de la productivité sont faibles, confirme-t-elle. L'économie manque tout simplement de dynamisme. La croissance potentielle peut peut-être s'améliorer légèrement, mais je n'y compterais pas trop. "

Avec le vieillissement de la population et le creusement des inégalités, la faiblesse de la croissance potentielle est souvent désignée comme l'une des principales causes de l'atonie des taux d'intérêt. " On n'en sait absolument rien, assène Kenneth Rogoff, professeur d'économie à Harvard, qui ne croit pas du tout au scénario de l'apocalypse. C'est comme si tout espoir de voir un jour se redresser la productivité, l'inflation et les taux d'intérêt était perdu. C'est absurde. La question n'est pas de savoir si les taux vont remonter, mais quand. " Quand cela se produira, les cours des obligations baisseront. " Et c'est là que l'on en vient à parler de la mère de tous les risques : la bulle obligataire ", met en garde le spécialiste.

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Politique monétaire

La direction que va emprunter la politique monétaire des banques centrales compte elle aussi au nombre des inconnues. Soucieux de soutenir l'économie durant la crise, les banquiers centraux ont ramené les taux d'intérêt à zéro. Comme cela ne suffisait pas, ils se sont dotés d'une politique de guidage des taux d'intérêt futurs ( forward guidance) qui promettait de maintenir longtemps encore les taux à des niveaux planchers. " Il s'agissait de guider les anticipations au sujet de la politique monétaire, commente Janet Yellen. A présent que celle-ci se normalise, cette stratégie est moins nécessaire. "

Pour l'investisseur, il n'est pas facile de savoir où vont les choses. La boussole qu'utilisent les banquiers centraux pour s'orienter est faite d'estimations subjectives de paramètres inconnus, comme la croissance potentielle et le taux d'intérêt neutre (le taux d'intérêt qui ne stimule ni ne freine l'économie). " Ces estimations sont bouleversées, reconnaît Janet Yellen, ce qui nous force à revoir les règles que nous appliquions presque automatiquement auparavant. Reste que les principes sous-jacents demeurent inchangés : si l'inflation venait tout à coup à augmenter, il faudrait remonter les taux directeurs. "

Dans le brouillard

Pour Kenneth Rogoff, les banquiers centraux sont dans le brouillard le plus complet. Comme ils ne peuvent pas calculer la croissance potentielle de l'économie, ils ignorent l'état de cette dernière et l'importance des mesures d'encouragement nécessaires. " Il n'est pas impossible que la Réserve fédérale coure après les faits, réfléchit-il. Or, si elle doit relever son taux directeur, cela aura des répercussions partout dans le monde. "

Philippe Ithurbide, qui dirige la recherche chez Amundi, conclut en ces termes : " L'atonie des taux d'intérêt et les rachats massifs d'obligations par les banques centrales propulsent vers le haut les prix de nombreux actifs, alors même que la politique de guidage des taux d'intérêt futurs exclut toute surprise. C'est pourquoi tout le monde aime les banquiers centraux. Mais un jour ou l'autre, cela cessera d'être le cas. "