Les derniers mois ont été riches en enseignements pour la gestion de portefeuille, avec un début d'année qui a été négatif tant pour les actions que pour les obligations. "C'est un contexte assez rare qui se produit généralement lorsque l'inflation est la principale préoccupation des marchés financiers et des autorités monétaires, comme ce fut le cas durant les années 1980", constate Xavier Timmermans, investment strategist chez BNP Paribas Fortis Private Banking.
...

Les derniers mois ont été riches en enseignements pour la gestion de portefeuille, avec un début d'année qui a été négatif tant pour les actions que pour les obligations. "C'est un contexte assez rare qui se produit généralement lorsque l'inflation est la principale préoccupation des marchés financiers et des autorités monétaires, comme ce fut le cas durant les années 1980", constate Xavier Timmermans, investment strategist chez BNP Paribas Fortis Private Banking. Avec le redressement des rendements sur les obligations souveraines tant aux Etats-Unis (où le taux à 10 ans repasse ponctuellement la barre des 3% depuis la fin avril) qu'en Europe (où le Bund allemand tourne pour sa part autour de 1%) se pose désormais la question de savoir s'il est aujourd'hui temps pour les investisseurs de revenir vers les obligations souveraines. Après cinq ans de "there is no alternative" (Tina) aux actions, est-ce que la dette souveraine est aujourd'hui prête à reprendre sa place dans les allocations des banques privées? Chez ING Privage Banking, le stratégiste Steven Vandepitte souligne qu'il faut remonter jusqu'à la fin des années 1970 pour retrouver un contexte similaire à la situation actuelle. "Beaucoup de liquidités ont été accumulées depuis plusieurs années avec des taux négatifs. Cela commence donc à avoir du sens de les réinvestir pour augmenter l'exposition sur des marchés obligataires peu risqués comme les obligations souveraines américaines ou canadiennes. C'est principalement sur les souverains que les mouvements s'opèrent actuellement, que ce soit sur les OLO belges, la dette périphérique italienne ou l'obligation américaine à 10 ans." Au niveau américain, il estime également que tout franchissement de la barre de 3% pour le taux à 10 ans constitue aujourd'hui un signal d'achat. Pour Xavier Timmermans (BNP Paribas Private Banking), le retour de la dette souveraine fait également sens dans le cadre de la gestion patrimoniale des portefeuilles car les obligations permettent d'équilibrer les risques dans un contexte où les marchés sont fortement volatils. "Si le risque de récession augmente, les actions vont souffrir mais les obligations vont s'apprécier." Il rappelle également que le marché a aujourd'hui une très bonne visibilité sur la politique monétaire américaine et a déjà anticipé une hausse des taux directeur à 2,7% d'ici la fin 2022. "Il semble peu probable que nous puissions être surpris par des anticipations de hausse de taux encore plus fortes durant les prochains mois." Pour les prochains mois, la question centrale va se poser quant à l'évolution de l'inflation. Et dans ce domaine, les spécialistes s'attendent plutôt à une accalmie. "La raison pour laquelle les Bourses se sont stabilisées ces derniers temps est la publication d'indicateurs plus modérés sur le front de l'inflation au niveau américain, avec des pressions salariales qui ne sont pas non plus en train d'accélérer." Jérôme van der Bruggen, responsable des investissements pour le private banking chez Degroof Petercam, s'attend également à un niveau d'inflation qui devrait se stabiliser, ce qui devrait permettre aux banques centrales d'adopter un discours plus nuancé. "L'inflation est un peu comme le dentifrice. Une fois sortie du tube, il est difficile de l'y faire rentrer." Le scénario de base de Steven Vandepitte (ING Private Banking) intègre également une accalmie pour l'inflation. "Nous pourrions néanmoins encore avoir des mouvements ponctuels à la hausse durant les prochains mois, avec notamment des prix pétroliers qui vont rester sur des niveaux élevés. Dans cette optique, nous avons conservé en portefeuille nos obligations indexées sur l'inflation pour se protéger contre les prochains pics. La partie de l'allocation exposée sur les matières premières est également une manière de se protéger contre la hausse des prix." Aujourd'hui, le principal risque pour les marchés est celui d'une récession en plus d'une inflation galopante, avec une baisse des résultats des entreprises susceptible de provoquer des périodes de forte nervosité sur les marchés boursiers. Une récession n'est toutefois envisagée par aucun des spécialistes durant les prochains mois, mais semble plus probable sur un horizon de deux ans si les banques centrales maintiennent un discours de resserrement monétaire. L'exposition sur les actions reste majoritairement privilégiée sur le long terme. Chez Degroof Petercam, Jérôme van der Bruggen constate que le niveau des primes de risque continue de favoriser les marchés boursiers. "Notre philosophie d'investissement vise à toujours avoir une bonne diversification de nos portefeuilles, avec une préférence pour les actions quand il faut augmenter le risque. Si nous assistons à une très forte augmentation des rendements obligataires, il se poserait peut-être la question d'avoir un mouvement vers des obligations d'entreprise à haut rendement, comme ce fut le cas durant la grande crise financière de 2008 lorsque les rendements sur les obligations high yield affichaient des niveaux très élevés. Mais nous n'en sommes encore clairement pas là". Xavier Timmermans souligne qu'il n'envisage pas une récession en 2022 ou en 2023, mais que le risque n'est pas nul: "Avoir un peu d'obligations souveraines à long terme fait du sens pour se protéger contre le risque macroéconomique. Concernant la poche actions, nous ne pouvons que constater que le rendement des dividendes reste encore largement supérieur aux taux obligataires à 10 ans en Europe". "Les actions restent toujours privilégiées dans une allocation d'actifs classique, mais moins qu'avant." Steven Vandepitte indique avoir réorienté les portefeuilles vers des actions value qui se comportent bien lors des périodes où l'inflation a tendance à accélérer, de même que vers les actions à faible volatilité ou à rendement élevé. "Il faut rester réaliste quant aux attentes sur les taux car il est peu probable que le rendement allemand à 10 ans grimpe sur des niveaux élevés: cela mettrait la stabilité financière de nombreux pays dans une situation précaire." Au niveau de l'allocation stratégique des portefeuilles, Jérôme van der Bruggen (Degroof Petercam) constate que si les actions doivent être privilégiées pour augmenter le niveau des risques dans le portefeuille, cette poche est aujourd'hui sous-pondérée. "Cet allègement a été généralisé (Europe, marchés émergents, Japon) et nous ne conservons un poids important que sur les actions américaines. La croissance nominale va rester structurellement plus forte dans cette région, avec une gouvernance qui est également plus favorable aux investisseurs. De son côté, l'Europe est davantage exposée au problème ukrainien, avec des mesures d'embargo qui pourraient être éventuellement décidées sur les importations russes. C'est donc la région qui est la plus susceptible de tomber en récession et de souffrir d'une crise de confiance durant les prochains mois." L'allocation d'actifs de Degroof Petercam sous-pondère également les obligations, avec une qualité des obligations d'entreprises qui a été relevée et des investissements dans de la dette souveraine aux Etats-Unis. "Nous sommes également investis dans les obligations périphériques car il ne fait pas vraiment de doute que la Banque centrale européenne est prête à intervenir en cas de problème afin de défendre la stabilité de la zone euro. Nous privilégions les échéances courtes: il n'est pas impossible que les taux longs continuent d'augmenter." Enfin, la seule portion surpondérée est le monétaire, et plus particulièrement le dollar. "De plus en plus, la devise américaine est une classe d'actifs qui tend à protéger les portefeuilles lorsque les mouvements de marché sont particulièrement nerveux. C'est donc aujourd'hui une source de diversification pour nos portefeuilles." Chez Pictet Wealth Management, Christophe Donay, head of asset allocation & macro research, estime que le débat concernant "Tina" n'a pas lieu d'être. "Pour les 10 prochaines années, nous attendons une hausse de l'endettement public, avec une progression de l'inflation structurelle sur un niveau de 2,2% dans la zone euro. De leur côté, les banques centrales vont remonter leur taux directeur mais sur des niveaux qui resteront inférieurs à celui de l'inflation nominale, avec une croissance qui tournera en moyenne annuelle autour de 1,5% par an." Dans ce contexte, des classes d'actifs comme les placements monétaires ou les obligations souveraines vont continuer d'impacter négativement le patrimoine des particuliers. "Cela fait déjà plusieurs années que nous avons pris le parti de nous éloigner d'une répartition classique des portefeuilles sur le modèle 60% en actions et 40% en obligations." Dans le même temps, il estime que les actions ne sont plus l'unique alternative aux obligations. La valorisation reste élevée aux Etats-Unis, et les marges bénéficiaires vont être mises sous pression par la hausse des prix et des salaires. "Par rapport aux performances historiques qui ont tourné autour de 9% par an sur la dernière décennie, nous attendons plutôt un rendement annualisé qui tournera autour de 6% pour les marchés développés. Cela reste intéressant, mais nettement moins que par le passé." En conséquence, Christophe Donay recommande plutôt une allocation des portefeuilles 35% en actions / 35% en obligations / 30% en placements alternatifs. "Pour les actions et les obligations, nous privilégions une large diversification des portefeuilles, en privilégiant notamment les actions globales (10%), les actions des pays développés (10%) et émergents (5%), les thématiques autour de l'innovation technologique (10%), les obligations d'entreprise (15%) et émergentes (10%). La dette souveraine (15%) est surtout là pour se protéger contre les risques extrêmes sur les marchés financiers." La partie alternative est composée notamment d'actifs réels (25% sur la dette privée, le private equity et l'or) et d' hedge funds (10%). "Le but de cette allocation est de permettre une diversification maximale, avec une faible corrélation entre les différentes parties du portefeuille. Sur le long terme, nous attendons à ce qu'une telle allocation surperforme très nettement (d'environ 2% par an) les stratégies d'allocation classique 60/40."