Le cours du baril de pétrole illustre sans doute le mieux le revirement complet de situation sur le marché des matières premières. Fin avril 2020, le marché pétrolier tombe sur la tête aux Etats-Unis et le baril s'enfonce sous zéro, jusqu'à -37,63 dollars. Un cours négatif qui illustrait avant tout l'abondance de pétrole à l'époque. Plus un réservoir ou tanker n'était disponible pour y conserver le précieux liquide devenu si encombrant.
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Le cours du baril de pétrole illustre sans doute le mieux le revirement complet de situation sur le marché des matières premières. Fin avril 2020, le marché pétrolier tombe sur la tête aux Etats-Unis et le baril s'enfonce sous zéro, jusqu'à -37,63 dollars. Un cours négatif qui illustrait avant tout l'abondance de pétrole à l'époque. Plus un réservoir ou tanker n'était disponible pour y conserver le précieux liquide devenu si encombrant. Quatorze mois plus tard, le baril Brent s'échange à plus de 75 dollars, plus haut qu'avant le début de la pandémie et proche de ses sommets des six dernières années. Un retournement complet que l'on peut évidemment en partie attribuer à la reprise de l'économie. Mais l'Opep+ a également joué un rôle déterminant dans ce renversement. Cette alliance regroupe les 13 pays de l'Opep (Arabie saoudite, Iran, Irak, Venezuela, etc.) et une dizaine d'autres pays producteurs de pétrole dont la Russie. Elle contrôle près de la moitié de l'approvisionnement mondial de pétrole et est parvenue à rééquilibrer le marché en annonçant l'année dernière une baisse volontaire de sa production de 9,7 millions de barils par jour (mb/j), soit 10% de l'offre mondiale. Depuis, l'Opep+ a prudemment relevé ses quotas. En juillet, la réduction volontaire de production est ainsi toujours de 5,8 mb/j. Par ailleurs, la production des Etats-Unis a aussi baissé d'un pic de 13 mb/j avant la pandémie à 11 mb/j mi-2021. Les producteurs américains de pétrole de schiste ne se sont pas précipités à réinvestir contrairement aux dernières années, préférant renforcer leurs marges et leurs liquidités. De nombreux observateurs tablent ainsi sur une poursuite de la hausse du prix du pétrole. Il y a peu, Francisco Blanch, responsable des marchés des matières premières chez Bank of America Merrill Lynch, a ainsi prévu que le cours du baril atteindrait 100 dollars en 2022, un objectif évoqué par de plus en plus d'analystes.A l'heure actuelle, les marchés restent plus prudents, anticipant certains relâchements, que cela soit dans le respect des quotas au sein de l'Opep+ ou la discipline financière des producteurs américains. Ils ne devraient toutefois pas déséquilibrer le marché. Les prix pour livraison future restent ainsi assez soutenus: 70 dollars le baril de Brent pour le contrat à terme de juin 2022, 66 dollars pour juin 2023 et toujours 61 dollars pour juin 2025. Des prix un peu plus bas qu'aujourd'hui mais très rentables pour les majors pétrolières. Elles se sont en effet adaptées à des niveaux de cours beaucoup plus bas. Leur budget, incluant le dividende, est basé sur un cours de 40 dollars pour TotalEnergies, 42 dollars pour BP et 45 dollars pour Exxon Mobil. En d'autres termes, les cours actuels et futurs suivant les contrats à terme leur permettent d'envisager de relever la rémunération de leurs actionnaires (dividendes, rachat d'actions). Pourtant, elles n'ont pas décollé en Bourse. Sur ce graphique, on peut clairement voir que les cours de tant TotalEnergies, producteur européen plus diversifié (gaz, pétrole et renouvelable), et Exxon Mobil, le leader américain du pétrole, n'ont pas suivi le cours du brut. C'est comme si les investisseurs considéraient les prix élevés actuels comme aussi anormaux que les cours bradés du printemps 2020 en plein confinement mondial. Ce décalage se reflète dans les valorisations. L'indice mondial du secteur, le S&P Global Oil, s'échange à 13 fois les bénéfices prévus pour cette année avec un rendement de dividende de 3,81%. Comparativement, l'indice des Bourses mondiales, le MSCI World, s'échange à 20 fois les bénéfices et affiche un rendement de dividende de 1,7%. En fonction des ratios utilisés (bénéfices, valeur comptable, dividende, etc.), le secteur pétrolier devrait ainsi progresser de 50% à 100% pour afficher une valorisation dans la moyenne boursière. Une aubaine? Oui, selon les analystes qui recommandent tout particulièrement les majors européennes. TotalEnergies, Royal Dutch Shell et BP profitent d'un avis moyen d'accumuler/acheter avec un objectif de cours moyen recelant un potentiel de hausse de 45% à 50%. Les analystes semblent donc considérer que leur décote n'est pas réellement justifiée. Manifestement, les investisseurs ne sont pas du même avis. On peut évidemment évoquer l'impact du succès des investissements durables et de la plus grande conscience environnementale des marchés ces dernières années. Le fonds activiste vert Engine No. 1 est ainsi parvenu à faire élire trois administrateurs (sur 12) chez ExxonMobil. Aux Pays-Bas, un tribunal a enjoint Royal Dutch Shell à réduire ses émissions de CO2 de 45% d'ici 2030. Cependant, le dédain des investisseurs pour le secteur pétrolier n'est pas récent. En Bourse, il a évolué dans la moyenne jusqu'en 2014 comme l'illustre l'évolution de l'indice MSCI World Energy (pétrole et gaz). Depuis le plongeon du pétrole cette année, le secteur ne convainc plus. L'abondance de brut, entre croissance de la production de pétrole de schiste aux Etats-Unis et demande poussive, a érodé la confiance des investisseurs. Google Trends nous donne des indications sur les origines de cette méfiance. Depuis 2014, on observe notamment dans le monde davantage de recherches concernant les termes "oil age" et "Yamani", le nom de l'ancien ministre saoudien, le cheikh Ahmed Zaki Yamani, décédé en début d'année. Surnommé le parrain de l'or noir, il a été l'artisan du développement de l'Opep et de la puissance pétrolière de l'Arabie saoudite du début des années 1960 à la fin des années 1980. Sa plus célèbre citation remonte toutefois à l'an 2000. Dans une interview à l'agence Reuters, il avertissait ses anciens collègues de l'Opep: "The Stone Age did not end because the world ran out of stone, and the Oil Age will end long before the world runs out of oil" ("L'âge de pierre n'a pas pris fin parce que le monde a manqué de pierre, et l'âge du pétrole se terminera bien avant que le monde ne manque de pétrole"). En d'autres termes, le pic de la consommation de pétrole ne sera pas dû à une pénurie d'offre mais tout simplement à un manque de demande. Yamani précisait également: "La technologie est le véritable ennemi de l'Opep". Ce qui pouvait apparaître hors propos en 2000 est désormais tangible avec notamment le développement de la voiture électrique en plus de toutes les technologies permettant d'améliorer l'efficacité énergétique. Des évolutions qui pourraient encore s'accélérer comme l'illustre la récente feuille de route "zéro émission nette" de l'Agence internationale de l'énergie (AIE). Dans ce scénario, l'AIE prévoit que d'ici 2050, la demande de pétrole chutera de 75% et celle de gaz de 55%. Dans un tel contexte, les perspectives du secteur des énergies fossiles apparaissent bien sombres. Cependant, il s'agit du scénario prévoyant la transition la plus rapide et à l'horizon 2050. Il est ainsi indispensable de faire des distinctions entre les acteurs. Pour les groupes parapétroliers dépendant des investissements dans l'exploration pétrolière, le pessimisme semble de rigueur. Dans son scénario à zéro émission nette, l'AIE préconise un arrêt immédiat de tout nouveau projet d'exploration pétrolière ou gazière. Une décision drastique qui s'inscrit en fait dans la tendance observée depuis 2014. Les groupes pétroliers ne voient plus l'utilité de reconstituer leurs réserves si l'avenir n'est plus au pétrole. L'agence Bloomberg épingle ainsi que le ratio de réserves par rapport à la production d'ExxonMobil a chuté à 11 ans alors qu'il n'avait jamais été inférieur à 13 ans depuis 1993. Il n'est même que de sept ans pour Royal Dutch Shell alors que le groupe affirme que ce ratio est devenu non pertinent. En six ans, les revenus de Schlumberger, premier groupe parapétrolier mondial, ont ainsi chuté de 51% avec une baisse quasiment continue. En France, Vallourec, ex-star du CAC 40, a sombré alors que la valeur de son action a été divisée par 100 depuis le printemps 2014. Pour les producteurs d'énergie qui peuvent continuer à exploiter leurs gisements (très rentables aux prix actuels) et ont au moins trois décennies pour opérer leur transition, les perspectives sont moins sombres. Randeep Somel, gérant du fonds M&G Climate Solution Fund, décèle même des opportunités de développement. "A court terme, dit-il, le gaz naturel continuera à jouer un rôle essentiel en tant que combustible de transition, à mesure que se développe l'infrastructure relative aux énergies renouvelables et que nous nous détournons du charbon et du pétrole." Une bonne nouvelle pour Royal Ducth Shell, TotalEnergies ou BP qui produisent déjà davantage de gaz que de pétrole. A plus long terme, ces groupes continueront évidemment d'investir dans les énergies plus propres comme ils ont commencé à le faire. Même le plus fervent défenseur du pétrole, ExxonMobil, inonde la toile avec des messages vantant ses mérites dans la capture de carbone. Randeep Somel épingle aussi les activités qui ne pourront pas être électrifiées comme la sidérurgie, la fabrication de ciment ou l'industrie aéronautique. "Les grandes compagnies pétrolières ont là une occasion unique de s'intéresser à des technologies énergétiques nouvelles et plus écologiques, comme l'hydrogène vert." Les faibles valorisations actuelles peuvent donc offrir des opportunités, tout particulièrement parmi les majors européennes, plus avancées dans leur transition. Il s'agit toutefois d'investissements de rendement à long terme, toute perspective de remontée rapide des cours étant obscurcie par le désintérêt des marchés.