S'il a beaucoup été question des prix de l'énergie depuis le début du conflit en Ukraine, les cours de nombreuses denrées agricoles ont également bondi. Selon l'indice de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), la hausse des prix de l'alimentation a même atteint un record en mars, à +13%.
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S'il a beaucoup été question des prix de l'énergie depuis le début du conflit en Ukraine, les cours de nombreuses denrées agricoles ont également bondi. Selon l'indice de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), la hausse des prix de l'alimentation a même atteint un record en mars, à +13%. Le conflit a en effet de nombreuses répercussions sur le marché mondial des matières premières agricoles. Tout d'abord, l'Ukraine est le premier exportateur mondial d'huile de tournesol, ainsi qu'un important producteur de blé et de maïs, deux denrées de base pour l'alimentation humaine et animale. La FAO souligne que les semis de blé en Ukraine sont essentiellement réalisés avant l'hiver et n'ont donc pas été affectés pour cette saison. Mais l'Onu prévoit que 20% de la production ne pourra être récoltée en raison des destructions, de l'accès limité aux champs ou du manque de ressources. Erin Collier, économiste à la FAO, redoute également un impact l'année prochaine. Plus le conflit s'enlise, plus les prochains semis, notamment de blé à l'automne pour la saison 2022-2023, seront menacés. Dans l'immédiat, l'autre source d'inquiétude est la logistique. La mer Noire est un important carrefour pour le commerce mondial de céréales et d'huiles végétales, mais elle est aujourd' hui quasiment fermée alors que l'Ukraine n'avait, par exemple, encore pu expédier qu'environ la moitié de sa production de maïs de la saison écoulée. Cela affecte également la Russie, premier exportateur mondial de blé. D'autant plus que les sanctions internationales compliquent le transport et le financement de ses exportations, selon la FAO. Cette dernière a ainsi récemment relevé ses estimations de stocks mondiaux de céréales alors que la Russie et l'Ukraine peinent à exporter et stockent donc leur production. En outre, les sanctions pourraient aussi avoir un impact sur la production ailleurs dans le monde. La Russie et le Belarus sont, par exemple, les deuxième et troisième producteurs mondiaux de potasse, un des trois composés de base des engrais, avec les phosphates et l'azote. De plus, la Russie est le premier producteur mondial d'urée, un important engrais azoté produit à partir de gaz naturel. Les prix des engrais ont ainsi atteint de nouveaux records en mars, ce qui s'ajoute à des coûts plus élevés pour l'énergie, les semis et les pesticides. Chris Edgington, exploitant 1.200 hectares de soja et de maïs dans l'Iowa, explique ainsi à l'agence Bloomberg que les coûts par acre (environ 0,4 hectare) planté devraient bondir à 1.150 dollars cette année, contre une moyenne de 750-850 dollars traditionnellement. Des hausses de coûts qui poussent naturellement les prix de vente à la hausse. Les difficultés logistiques ou les pertes de semis pourraient évidemment rapidement être atténuées en cas d'arrêt du conflit. Toutefois, les autres impacts risquent d'être bien plus durables. Les sanctions internationales visant la Russie et le Belarus pourraient ainsi perdurer, au moins dans une forme amoindrie. Par ailleurs, plus le conflit dure, plus les structures risquent d'être endommagées. Pensons aux voies de chemins de fer, aux silos à grain ou aux infrastructures portuaires pour l'exportation de denrées agricoles. Plus d'un an et demi après l'explosion qui l'a ravagé, le port de Beyrouth ressemble par exemple toujours à une immense ruine. En ce qui concerne les engrais, tout particulièrement la potasse, la question du maintien et du développement des activités se pose également, la Russie important l'essentiel de ses équipements miniers. Selon une présentation de l'événement annuel MiningWorld Russia, elle importe 95% de ses pelles hydrauliques, 50% de ses équipements de forage et 30% de ses convoyeurs. Si elle coûte cher aux consommateurs, cette envolée des prix des denrées agricoles et des engrais profite aussi à certaines entreprises comme les géants de l'agrobusiness et du trading des matières premières agricoles. Trois membres supplémentaires des familles Cargill-MacMillan, contrôlant toujours le groupe familial Cargill fondé en 1865, ont ainsi rejoint le club des 500 personnes les plus riches de la planète, selon le classement Bloomberg Billionaires. Cargill fait partie d'un quatuor, surnommé ABCD, en compagnie d'Archer Daniels Midland (ADM), de Bunge et du groupe français Louis Dreyfus. Seuls ADM et Bunge sont cotés (sur la Bourse de New York), avec des performances notables depuis le début de l'année puisque les deux titres ont bondi de respectivement 43% et 32%. Ces entreprises ne profitent pas directement de la hausse des prix des denrées agricoles, puisqu'elles commercialisent et transforment (par exemple en farines, huiles, etc.) des produits bruts. Mais dans un marché tendu, leurs marges ont tendance à être supérieures. Elles bénéficient aussi de gains sur leurs stocks ou sur des contrats d'approvisionnement à plus long terme. Par rapport à ADM (Bourse de New York, ticker ADM), les analystes sont aujourd'hui plus prudents, avec un consensus neutre pour l'ensemble des 16 avis donnés en avril (12 conserver, 2 acheter, 2 réduire/vendre) alors que le titre cote 18 fois le bénéfice attendu cette année. Bunge (Bourse de New York, ticker BG) reçoit ainsi désormais les faveurs des analystes avec un avis moyen à surperformance. Le groupe est resté à la traîne ces dernières années, mais le nouveau management, avec la nomination de Gregory Heckman au poste de CEO en 2019, a permis de mettre fin au recul des résultats en 2020. Désormais, Bunge profite des prix élevés des denrées agricoles et de la forte demande de produits à base de soja. La société cote 12 fois les bénéfices prévus pour cette année, un multiple inférieur à la moyenne des cinq dernières années (13 fois). Les principaux gagnants jusqu'à présent sont toutefois les producteurs d'engrais, dont le géant canadien Nutrien (côté sur les Bourses de Toronto et de New York, ticker NTR). Leader mondial des engrais, il dispose d'une palette complète et a pu directement profiter des sanctions ciblant la Russie et le Belarus en annonçant une hausse de sa production de potasse cette année. Le groupe, qui a traversé une passe plus difficile en 2018-2020, a changé de CEO et veut internationaliser sa stratégie. Concentré sur le développement de ses sites de production en Amérique du Nord (d'où il commercialise ses produits partout dans le monde), il vise désormais des acquisitions au Brésil. Malgré le bond de près de 50% de l'action depuis le début de l'année, elle s'échange toujours à moins de 10 fois les bénéfices prévus pour cette année. Une faible valorisation qui s'explique par le repli attendu des prix des engrais l'année prochaine. Les analystes tablent toutefois sur une correction limitée et demeurent donc confiants avec un avis moyen d'acheter.Autre important producteur d'engrais, Mosaic (Bourse de New York, ticker MOS) affiche un bond impressionnant de plus de 90% depuis le début de l'année grâce à l'amélioration des (prévisions de) résultats et à un important programme de rachat d'actions. Leader mondial des engrais phosphatés, le groupe américain est aussi un important producteur de potasse. Toutefois, Mosaic est globalement moins diversifié que Nutrien et ses résultats sont encore plus volatils. Les analystes sont ainsi un peu plus prudents, avec une majorité d'avis de conserver en avril, malgré une valorisation de seulement 7 fois le bénéfice prévu pour cette année. En Belgique, Greenyard (Euronext Bruxelles, ticker GREEN) est également un important acteur mondial du secteur de l'agrobusiness avec un chiffre d'affaires annuel de plus de 4 milliards d'euros. Pourtant, le titre affiche une nette baisse depuis le début de l'année, le groupe ne profitant pas de l'envolée des prix des denrées agricoles car il est actif dans le segment des fruits et légumes (frais, surgelés, transformés). Tessenderlo (Euronext Bruxelles, ticker TESB) affiche aussi un repli depuis le début de l'année malgré le fait que le groupe chimique soit notamment actif dans les engrais liquides. Ce qui s'explique notamment par le fait qu'il se fournit en matières premières en Russie et au Belarus. OCI (Euronext Amsterdam, ticker OCI) affiche par contre un bond de plus de 60% en 2022. Le groupe néerlandais fait partie des principaux acteurs mondiaux des engrais azotés et du méthanol. Les analystes de Degroof Petercam ont relevé leurs prévisions de résultats début avril, dans le sillage du triplement du prix de l'urée en un an. Ils tablent désormais sur un bénéfice par action de 5,87 euros contre une perte il y a deux ans. A noter que sa participation de 50% dans Fertiglobe, une coentreprise entre OCI et la National Oil Company d'Abou Dhabi, représente les deux tiers de ses profits et plus des trois quarts de sa capitalisation boursière. Fertiglobe profite en effet des prix élevés de l'azote sans subir l'impact des prix du gaz, disposant de contrats d'approvisionnement à long terme à bas coûts. A moins de sept fois les bénéfices, tous les analystes demeurent ainsi confiants et recommandent OCI à l'achat.