A Dhahran, au siège de Saudi Aramco, la plus grande compagnie pétrolière mondiale, l'ambiance est au changement. Les banquiers qui travaillaient sur ce qui devait être la plus grande introduction en Bourse (IPO) de l'histoire ne sont pas seulement rentrés chez eux pour l'été, ils risquent de ne plus jamais revenir. Au lieu de cela, on prépare plutôt une éventuelle prise de participation dans Sabic, la plus grande compagnie pétrochimique d'Arabie saoudite.

Après un rapport de Reuters publié le 22 août selon lequel le projet d'IPO avait été annulé, le royaume a diffusé un communiqué dans lequel il déclarait cette " spéculation " infondée et rester attaché à une introduction en Bourse " au moment de son choix et lorsque les conditions seront optimales ". Dans les faits, le processus est suspendu.

Erreur d'estimation

Depuis que le prince héritier Mohammed Ben Salman a révélé, au début 2016, son intention de privatiser partiellement le joyau du royaume, il a toujours été difficile de prédire s'il y parviendrait. Il a surtout commis une erreur en estimant Aramco à 2.000 milliards de dollars, avant même d'offrir une occasion d'évaluer l'appétit des investisseurs. Le palais n'est pas non plus parvenu à décider s'il souhaitait une cotation à New York, à Londres ou ailleurs, ayant négligé de réfléchir à l'avance aux répercussions de son choix. Et il a tout autant échoué à convaincre les Saoudiens que cette cession était dans leur intérêt, affirme Jim Krane, un expert en énergie de la Rice University. Les membres de la famille royale craignaient que la transparence requise par l'IPO n'expose au grand jour le fonctionnement interne de la monarchie.

Cela dit, la logique suivie était rationnelle. Une entrée en Bourse d'Aramco a toujours constitué la pierre angulaire du projet de développement Vision 2030 du prince Mohammed, qui avait pour vocation de lever suffisamment de liquidités pour permettre au royaume d'investir dans des industries susceptibles de diversifier son économie au-delà du simple pétrole. Un grand travail de préparation a été réalisé, comme la transformation d'Aramco en société par actions et la certification des réserves. La suspension de l'IPO, à tout le moins jusqu'à ce qu'Aramco parvienne à prendre une participation dans Sabic et à l'absorber, aura pour effet de rendre les investisseurs plus prudents quant à la transformation du royaume. Leur confiance a déjà été ébranlée par l'arrestation, l'année dernière, de riches Saoudiens dans un hôtel de Riyad et la violence avec laquelle la contestation est réprimée.

Participation fructueuse

Un rapprochement avec Sabic, estimée à 100 milliards de dollars, apparaît comme la deuxième meilleure option. L'objectif est de voir Aramco injecter jusqu'à 70 milliards de dollars, probablement levés sur les marchés mondiaux de la dette, dans le fonds souverain Public Investment Fund (PIF), la tirelire officielle du royaume, contre la participation de 70 % qu'a PIF dans la société. Cette opération rapporterait au PIF moins que les 100 milliards de dollars que l'IPO d'Aramco était censée générer, mais cela reste une jolie somme.

Le danger, c'est que cet argent soit gaspillé pour des projets sans intérêt qui auront peu d'effet sur l'économie du royaume. Mais ce risque existe aussi en ce qui concerne les bénéfices d'une entrée en Bourse d'Aramco, si ce n'est que dans ce cas, après la vente des premières actions, le royaume aurait toujours la possibilité de lever des capitaux en en vendant d'autres.

Cela étant, une prise de participation dans Sabic pourrait se révéler fructueuse pour Aramco. Selon Jim Krane, la compagnie pétrolière a été contrainte pendant des années de fournir des matières premières subventionnées à Sabic, soutenant de ce fait un concurrent pour ses propres opérations d'aval. Cette acquisition permettra de créer un géant de l'énergie plus diversifié, sur le modèle d'ExxonMobil ou de Royal Dutch Shell. Et puis, compte tenu du fait que 30 % des actions de Sabic seraient susceptibles de continuer à être cotées sur la Bourse saoudienne, ne peut-on voir là une porte dérobée pour permettre, un jour, une introduction en Bourse d'Aramco ?

Par The Economist.