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Étais-je au courant que la crise de 2008 avait fait perdre plus de 20 % à mon fonds de pension ? L'agente m'a fourré sous le nez un article de journal censé m'en convaincre, et elle a dû faire un effort pour ne pas avoir l'air trop triomphante. C'était une femme passionnée, avec un don pour la communication, et elle a utilisé ces qualités pour me convaincre de transférer ma pension complémentaire vers un autre prestataire par l'intermédiaire de son nouveau bureau. Elle travaillait pour mon fonds de pension actuel, mais était partie pour des raisons de conscience. Des changements venaient d'être apportés au règlement, et jouaient selon elle en la défaveur des jeunes clients, qui n'avaient pas été mis au courant. Apparemment, sa conscience ne s'est pas manifestée quand elle a ouvert le fichier des adresses."Savez-vous ce que la banque fait avec votre argent ?"Sa visite a coïncidé avec ma période de "réveil financier". Mon collègue et moi étions occupés par le démarrage de notre nouveau cabinet de médecine générale et nous recherchions des comptables, des banques et des courtiers d'assurance. Nous avions soigneusement résumé notre projet dans un texte de vision, qui pourrait servir de guide pour toutes les grandes décisions à venir. La première grande décision n'a pas tardé à arriver : à quelle banque devions-nous nous adresser pour obtenir un prêt en vue de l'achat de notre cabinet ? Les grandes banques n'ont jamais pu nous proposer une solution correspondant à notre vision.Trop d'investissements dans des activités nuisibles. Trop peu de transparence également. Que font les banques avec notre argent, au final ? Et puis nous voulions suivre notre intuition. Certains des banquiers que nous avons rencontrés étaient vraiment sympathiques, et ont réfléchi à une structure financière saine pour notre cabinet. Toutefois, la majorité d'entre eux faisait surtout preuve d'une amabilité à toute épreuve, comme enseignée durant leur formation. Plus ils comprenaient la nature de notre profession, plus l'amabilité et le service augmentaient, de même que la largeur du sourire artificiel. Les professions libérales constituent un groupe cible privilégié pour les banquiers : café, biscuits et arrivée d'un autre expert en costume impeccable. Cela nous a mis particulièrement mal à l'aise. Ces banques n'ont absolument rien à voir avec celle qui nous a finalement séduits. Nous avons cependant dû avancer un dossier solide. Avec un business plan, mais aussi une description de notre vision : notre projet répondait-il aux critères sociaux utilisés par la banque ? Nous avons été reçus et écoutés par des personnes tout simplement amicales, correctes et bien informées. Il était clair que cette banque ne faisait pas tout pour nous séduire, et c'était rassurant.Fonds durablesAprès un petit temps, j'ai passé tous mes produits financiers au scanner éthique. J'ai effectué tous les changements possibles. Enfin, c'est ce que je pensais. Jusqu'à ce que je rencontre cette dame et qu'elle me parle de mon fonds de pension.J'ai découvert que je n'avais pratiquement aucune idée de la somme d'argent qui s'y trouvait, et encore moins de la manière dont un tel fonds fonctionne pour assurer mes vieux jours. Après une brève recherche, il s'est avéré que cette institution gérait plus de 1,5 milliard à l'époque. J'ai également de la chance : niveau transparence, mon institution était parmi les meilleures. J'ai pu trouver de longues listes reprenant les investissements qu'elle gère elle-même. Je ne connaissais pas la plupart des entreprises du portefeuille, mais ce n'était pas rassurant : les rois des combustibles fossiles qui avaient parrainé les négationnistes du climat pendant des années, une série de sociétés minières que j'avais vues entourées des points d'exclamation rouges dans des rapports d'ONG, des fabricants de boissons gazeuses qui s'étaient enrichis grâce à l'addiction au sucre des diabétiques que j'essayais de soigner... Si ces entreprises organisaient un crowdfunding, je ne participerais pas. Pourtant, je leur donnais de l'argent sans même le savoir."Si ces entreprises organisaient un crowd funding, je ne participerais pas. Pourtant, je leur donnais de l'argent sans même le savoir."Pourtant, je pensais que la communauté internationale avait un plan clair pour l'avenir : les Nations unies ont accepté de mettre en oeuvre une liste de 70 objectifs de développement durable d'ici à 2030. Prix estimé : 2 500 milliards de dollars par an, selon la Banque mondiale. Un fossé à investissements -- entre la réalité, et la situation espérée. Quel est l'argent le mieux adapté à la réalisation d'un programme de développement pour un avenir durable dans quelques décennies ? Je ne pouvais rien imaginer de mieux que l'argent de la pension. Il s'agit de sommes importantes qui sont investies pour une période longue et prévisible, et qui doivent servir à assurer un avenir digne. Le lien était vite fait, non ?J'ai pensé que ce serait une bonne idée de partir à la recherche des solutions les plus durables. Plus facile à dire qu'à faire. Le CEO de mon institution de l'époque a poliment répondu à mes e-mails de questions et m'a dit que sa société était en bonne voie pour intégrer des critères environnementaux, sociaux et politiques dans sa politique d'investissement. Cependant, tout ce qu'il a écrit et dit lors de séminaires a révélé deux convictions à l'opposé des miennes. Un : l'investissement durable rapportera toujours moins. C'est une contre-vérité flagrante qui a été prouvée par plusieurs méta-analyses importantes. Et deux : si vous laissez les gens choisir entre le rendement et l'éthique, ils choisiront le premier.J'ai commencé à douter de moi-même. Étais-je donc le vilain petit canard ? Une moraliste irritante, aveugle face aux réalités économiques et si stupide qu'elle est prête à sacrifier l'argent de sa pension pour de nobles idéaux ?Limites communesOn peut discuter longuement de l'éthique et les avis divergent. Mais la majorité d'entre nous, les gens ordinaires, partageons certaines limites que nous ne franchirions pas s'il s'agissait de notre famille, de nos amis ou de nos voisins. Nous n'accepterions pas que nos enfants doivent ramper dans un puits de mine pour collecter du coltan. Nous n'accepterions pas que notre famille doive travailler dans un atelier clandestin à coudre des jeans pendant 14 heures par jour pour un salaire de misère. Nous n'accepterions pas que notre eau potable soit tellement polluée par une mine (ou une usine chimique, pour utiliser un exemple récent) qu'un quart de notre population souffre de graves problèmes de santé."Pas besoin d'attirer la foule. Même quelques clients peuvent faire la différence."Condamner de telles pratiques n'a rien d'illogique. L'une des règles de base les plus courantes dans les différentes philosophies de vie et religions dit : "Traitez les autres comme vous aimeriez être traité." Le fait que la grande majorité des gens ne sont pas vraiment prêts à infliger de la misère aux autres pour leur propre confort me rassure. Nous ne sommes pas au courant de la situation : nous savons à peine comment c'est là-bas et nous ne voyons certainement pas le rapport avec notre argent. Et oui, parfois nous fermons délibérément les yeux, parce que la vérité est douloureuse et que nous détestons ce sentiment d'impuissance. Et c'est pour ça que je garde espoir. Car le client est roi et la réputation fait tout -- ce sont aussi les lois du capitalisme contemporain. Aucune entreprise ne peut fonctionner sans une bonne réputation. Aucune banque ne peut émettre de prêt sans l'épargne des citoyens qui lui donne la légitimité de le faire. Et la bonne nouvelle, c'est que nous n'avons pas besoin de retirer notre argent de ces banques en masse. Même quelques clients peuvent faire la différence.Anneleen De Bonte