Si l'être humain n'a besoin que de deux litres d'eau par jour (soit moins d'un mètre cube par an) pour survivre, la consommation indirecte est incroyablement plus élevée. Prenez le steak dans votre assiette : produire 1 kg de viande de boeuf exige 15.000 litres d'eau ; contre 85 " seulement " pour une pomme...

Même si plus de 70 % de la superficie terrestre est couverte d'eau, 0,008 % à peine de ce volume est constitué d'eau liquide et potable. Une quantité censée pourvoir aux besoins vitaux de plus de 7 milliards de personnes. Or, le nombre d'êtres humains ne cesse de croître et la pollution industrielle, les maladies et le réchauffement climatique contribuent à la raréfaction de l'eau " consommable ". Contrairement au pétrole, par exemple, auquel peuvent se substituer l'énergie solaire et l'énergie éolienne, l'humanité ne dispose d'aucune solution de rechange dans le cas de l'or bleu.

Quinze pour cent à peine de l'approvisionnement en eau dans le monde est assuré par des entreprises privées.

D'après les chiffres publiés par ONU-Eau, la consommation excessive est extrêmement néfaste. Ainsi, avons-nous par exemple perdu au siècle passé plus de la moitié de nos marécages. Alors qu'il y a 100 ans, les fleuves se jetaient sans la moindre difficulté dans les mers, il n'est désormais pas rare qu'ils soient asséchés bien avant d'atteindre leur estuaire. Le réchauffement climatique n'est pas étranger à ce phénomène. Il diminue les précipitations dans certaines régions, tout en accroissant les risques d'inondation dans d'autres. Les prévisions sont surnaturelles. Selon le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), les pluies dans le sud de l'Europe seront, au cours de la deuxième moitié de ce siècle, 40 % moins abondantes qu'aujourd'hui.

On le voit : l'approvisionnement en eau n'est pas un problème propre aux pays émergents. Il y a quelques années, le Forum économique mondial pointait du doigt le mauvais état des canalisations, responsables de 30 à 40 % des pertes d'eau en Occident ; une situation dont il rend responsable notre infrastructure urbaine, construite au tournant du 19e siècle et insuffisamment entretenue. Guy Janssens, directeur des investissements durables chez BNP Paribas Fortis, aime à rappeler qu'à Londres, l'équivalent de 30 piscines olympiques est gaspillé chaque jour à cause de fuites. La capitale britannique, par exemple, compte non moins de 32.000 km de canalisations, qui nécessitent d'être remplacés (des travaux désormais entamés).

La Dessalement est une technologie intéressante, mais pas une solution miracle. © BELGAIMAGE

Des investissements, pourtant indispensables, dans les infrastructures, sont aujourd'hui négligés. C'est que les Etats sont sans le sou. Quinze pour cent à peine de l'approvisionnement en eau dans le monde est assuré par des entreprises privées. " Le fait que tant d'infrastructures hydrauliques soient aux mains des pouvoirs publics est un véritable frein aux investissements, déplore Marc-Olivier Buffle, spécialiste du secteur chez le gestionnaire d'actifs Pictet. Un nombre sans cesse croissant de pouvoirs publics locaux requièrent l'aide du privé. Ce qui devrait permettre de multiplier les investissements et ouvrir la voie à plus d'efficience. Les entreprises privées ont un potentiel de croissance énorme. Leur part dans l'approvisionnement en eau devrait s'établir à 22 % d'ici 2030, ce qui correspond à 1,8 milliard de personnes ; restera donc 78 % de la population mondiale à desservir. "

Densité de construction

A celle de la rareté de l'eau s'ajoute la question des inondations. " La Flandre étant quasi entièrement construite, des problèmes d'approvisionnement se posent en cas de fortes précipitations, rappelle Guy Janssens. Il faut bien que les pluies aillent quelque part ! Pour éviter qu'en cas d'inondation, l'eau propre et l'eau sale se mélangent, ce qui fait s'envoler les dépenses d'épuration, il faut réaliser des travaux d'infrastructure. Autant d'investissements qui sont finalement payés par le consommateur. "

Ce n'est pas la facture des ménages qui dira le contraire. D'après les chiffres publiés par De Watergroep, un ménage belge composé de quatre personnes consomme chaque année 95 m3 d'eau en moyenne. Soit, l'an dernier, un coût de 416 euros, TVA comprise. Il était de 236 euros seulement il y a 10 ans.

Envie de prendre votre revanche ? Investissez dans des entreprises actives dans le secteur : si votre facture augmente, vous aurez au moins, pour compenser, les dividendes !

"Le marché de l'eau ne pèse actuellement que 600 milliards de dollars, alors que la demande d'investissements s'établit à 1.000 milliards par an." Marc-Olivier Buffle (Pictet)

D'après l'indice S&P Global Water, l'eau est un investissement particulièrement bien choisi. Parmi les 50 actions " hydro " issues du monde entier qui le composent, figurent des entreprises de distribution autant que des sociétés productrices d'infrastructures et d'appareillages hydrauliques.

L'or bleu s'est tout particulièrement bien comporté ces cinq dernières années. " L'eau est une valeur très défensive, ce qui signifie que lorsque l'économie va mal, elle preste mieux que les activités plus sensibles à l'évolution de la conjoncture, analyse Guy Janssens. D'où l'extrême générosité avec leurs actionnaires des entreprises actives dans l'approvisionnement, l'épuration et les infrastructures. "

" Même lorsque tous les signaux sont au vert, de sorte que l'eau devrait en théorie faire moins bien que l'indice d'actions élargi, elle reste plus performante, constate Marc-Olivier Buffle. Il n'y a eu depuis 2000 que deux exercices pour me contredire. En 2008, les marchés d'actions s'étaient effondrés à un point que le rebond, l'année suivante, a surclassé la croissance du thème de l'eau ", se remémore-t-il.

Combien notre ménage aurait-il dû investir dans l'indice S&P Global Water en 2006 pour compenser l'augmentation de sa facture ? Nous ne tiendrons compte pour répondre à cette question que de la différence positive de rendement avec l'indice mondial élargi : un apport initial de 555 euros aurait été suffisant (rappelons que les résultats passés ne constituent en aucun cas une garantie pour le futur).

Fonds " hydro "

Envie d'investir dans le thème de l'eau, mais pas dans l'indice passif ? Songez aux fonds " hydro " proposés par les banques et les gestionnaires d'actifs. Qui investissent, par le biais d'un portefeuille diversifié, dans des domaines tels que les technologies de traitement, le transport et l'épuration des eaux usées, la gestion de l'environnement, les solutions de dessalement et les bureaux d'ingénierie et autres cabinets-conseils.

Les fonds " hydro " les plus connus en Belgique sont RobecoSAM Sustainable Water, BNP Paribas L1 Equity World Aqua et Pictet Water. Chacun de ces portefeuilles est constitué pour moitié, voire plus, d'entreprises américaines, et de 30 % environ d'européennes. " Nous cherchons pour constituer notre portefeuille les meilleures opportunités, où qu'elles se trouvent ", résume Marc-Olivier Buffle.

Pourquoi dès lors la part des pays émergents est-elle si faible ? Les investissements jugés nécessaires entre 2005 et 2030 en Asie s'élèvent à non moins de 15.900 milliards de dollars, contre 6.500 milliards " seulement " aux Etats-Unis. " Le marché de l'eau ne pèse actuellement que 600 milliards de dollars, alors que la demande d'investissements s'établit à 1.000 milliards par an, expose Marc-Olivier Buffle. Compte tenu notamment du coût des matériaux et de ce qu'il faut débourser pour pouvoir s'implanter quelque part, les opportunités aux Etats-Unis sont plus marquées que dans bien des pays émergents. Ce qui ne nous empêche pas de réaliser actuellement près du quart de nos bénéfices dans ces régions, grâce aux entreprises européennes et américaines qui y sont installées. "

"L'eau est une valeur très défensive, ce qui signifie que lorsque l'économie va mal, elle preste mieux que les activités plus sensibles à l'évolution de la conjoncture." Guy Janssens (BNP Paribas Fortis)

Très peu d'entreprises exclusivement actives dans le secteur de l'eau sont cotées sur les marchés boursiers européens, constate Guy Janssens. " Il y a bien la française Veolia, mais elle s'occupe aussi d'énergie et de traitement des déchets. Même chose pour Suez, active dans de nombreux autres secteurs par ailleurs ", énonce-t-il.

Chacun des trois fonds investissant dans le secteur de l'eau proposés en Belgique recense, parmi ses cinq meilleures positions, Veolia et la multinationale américaine Danaher. Danaher est un groupe industriel qui fabrique notamment des appareils de test et des technologies de désinfection.

Pictet et RobecoSAM partagent, dans leur top 5 toujours Xylem, spécialiste américain des technologies hydrauliques implanté dans plus de 150 pays. L'entreprise intervient à tous les stades du cycle, depuis la distribution d'eau potable jusqu'au déversement dans la nature des eaux lavées en passant par la récolte et l'épuration des boues.

Il s'agit naturellement ici de grandes entreprises, qui jouissent d'une importante visibilité. Bien des sociétés plus petites ou plus spécialisées n'évoluent pas dans le champ de vision de l'investisseur particulier. C'est la raison pour laquelle les gestionnaires ont recensé pour nous leurs actions plus confidentielles préférées. Marc-Olivier Buffle évoque l'américaine Pentair, qui développe des systèmes et des produits innovants utilisés dans le monde entier pour le transport, l'épuration et le stockage. Saviez-vous que tous les établissements Starbucks sont équipés de ses filtres à eau ?

Marc-Olivier Buffle aime aussi beaucoup la sud-coréenne Coway, dont les petites installations d'épuration ressemblent à des machines à expresso. " Les citoyens de la plupart des pays asiatiques n'osent pas boire l'eau du réseau de distribution, expose le gestionnaire du fonds de Pictet. Il suffit de raccorder la machine au robinet pour obtenir de l'eau pure. C'est une sorte de système de distribution décentralisé. Coway a eu l'excellente idée de mettre l'appareil en location, ce qui lui assure un cash-flow extrêmement stable. "

Chez RobecoSAM, Dieter Küffer, gestionnaire du fonds hydro depuis 2001, sélectionne Andritz et Pennon. La première est une multinationale autrichienne qui fabrique des équipements pour les centrales hydro-électriques, la production de papier et de pâte à papier et la séparation des déchets. Pennon est une entreprise de distribution britannique active dans le sud de l'Angleterre. " La stabilité du dividende et l'appui des pouvoirs publics, qui l'aident à générer un rendement attrayant sur le capital dans lequel ils ont eux-mêmes investi, sont de véritables atouts pour le titre ", expose Dieter Küffer.

Guy Janssens opte quant à lui pour le groupe suisse coté en Bourse Geberit. Les toilettes équipées de la technologie du géant sanitaire ont une consommation inférieure de quelque 2.280 millions de m3 par an, a calculé l'entreprise. Soit plus de la moitié de l'eau consommée chaque année par les ménages allemands.

Marc-Olivier Buffle insiste lui aussi sur la nécessité de gaspiller moins. Il met en avant le canadien Pure Technologies : " Pure Technologies a notamment développé des capteurs de fuite. Une balle en mousse, appelée Smartball, parcourt les canalisations et signale les pertes éventuelles. Dès lors, au lieu de devoir ouvrir toute une rue pour repérer la fuite, on peut procéder à des réparations très ciblées ", approuve-t-il.

Curieusement, aucun de nos spécialistes n'évoque l'activité de dessalement. Le dessalement est un système d'ultrafiltration sous pression au travers de membranes, qui permet de recueillir l'eau douce d'un côté et le sel de l'autre. Mais n'est-ce pas une sorte de rêve éveillé ? " C'est une technologie intéressante, mais pas une solution miracle, nuance Marc-Olivier Buffle. En plus d'être extrêmement onéreux et de consommer énormément d'énergie, le dessalement présente un autre problème majeur : 'côté sel' de la membrane, demeure à peu près la moitié de l'eau, désormais deux fois plus concentrée en sel. Il est impossible de la déverser à proximité du site, ce qui dévasterait l'écosystème local. Compte tenu des volumes, l'emmener loin en mer serait trop coûteux. Le dessalement ne permettra jamais de résoudre tous les problèmes d'eau que connaît la planète ; il constitue toutefois une petite partie de la solution. "

Par Daan Ballegeer.

- 416 euros : montant moyen de la facture d'eau d'un ménage belge composé de quatre personnes.

- 555 euros : montant de l'investissement dans l'indice S&P Global Water qui aurait été nécessaire en 2006 pour compenser l'augmentation de la facture d'eau.

- 70 % de la superficie terrestre est couverte d'eau, dont seulement 0,008 % d'eau potable.