Peter De Proft travaille depuis les années 1980 dans la gestion de patrimoine. Il a été successivement directeur des placements à taux fixe chez Petercam, directeur à la banque Nagelmackers et CEO de Fortis Investments, prédécesseur de BNP Paribas Asset Management, avant de défendre les intérêts du secteur auprès des institutions européennes.
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Peter De Proft travaille depuis les années 1980 dans la gestion de patrimoine. Il a été successivement directeur des placements à taux fixe chez Petercam, directeur à la banque Nagelmackers et CEO de Fortis Investments, prédécesseur de BNP Paribas Asset Management, avant de défendre les intérêts du secteur auprès des institutions européennes. En juin, il a quitté ses fonctions de directeur général de l'Efama, l'Association européenne de gestionnaire de fonds, à un moment clé pour le secteur. Le Belge poursuivra cependant ses activités de consultant, notamment pour les gestionnaires européens de patrimoine qui souhaitent nouer des partenariats en Asie. " J'ai toujours eu de bons contacts en Chine, où tous les grands gestionnaires veulent prendre pied. " En attendant, il s'arrête avec nous sur la question de la transparence des coûts des produits financiers, et des nouvelles règles européennes en cette matière. TRENDS-TENDANCES. Les nouvelles règles européennes entraîneront-elles une révolution pour le secteur des fonds ? PETER DE PROFT. Non. Elles ne changent pas la donne, elles s'inscrivent juste dans une évolution logique. L'Europe exige la plus grande transparence sur les coûts, et c'est bien ainsi, car celle-ci est très importante pour la crédibilité du secteur. Plusieurs textes européens ont été adoptés en peu de temps : la directive révisée concernant les marchés d'instruments financiers (MiFID II, Ndlr) et le règlement relatif aux produits d'investissement packagés de détail et fondés sur l'assurance (PRIIP, Ndlr). Ces deux textes insistent sur la transparence absolue des coûts, même si un certain nombre de pays ont estimé qu'ils allaient trop loin. Il y a beaucoup d'acteurs sérieux dans le secteur financier. Tout au début de ma carrière, quand nous étions présents physiquement à la Bourse, il régnait encore une autre mentalité. Ces 10 à 15 dernières années, je n'ai plus constaté de situations inadmissibles. L'Europe voulait essentiellement mettre un terme aux rémunérations cachées dites " rétrocessions ". Souvent, les investisseurs ignoraient qu'une partie de la rémunération qu'ils payaient aux gestionnaires d'un fonds revenait à l'intermédiaire qui leur avait recommandé le fonds en question. Il s'agit d'accords entre les créateurs de fonds (qui investissent dans diverses classes d'actifs, comme les actions et les obligations) et les distributeurs de fonds. Mais à cet égard, je ne crois pas que notre secteur soit différent des autres. Dans tous les secteurs économiques, la personne qui apporte de nouveaux clients est rémunérée. Si un concessionnaire vend une BMW ou une Volvo, il touche une commission sur la vente. Plus il vend de voitures, plus il perçoit de commissions. C'est une loi économique. Le client qui entre chez un concessionnaire de BMW sait qu'il ne repartira pas avec une Volvo. Est-ce toujours aussi clair dans le cas des intermédiaires financiers ? Un conseiller financier est tenu de mettre toujours l'intérêt du client au premier plan. Cette obligation figurait déjà explicitement dans les directives européennes précédentes. Différents modèles d'affaires existent. Certaines banques annoncent clairement au client qu'elles ne proposent que les fonds d'un nombre limité de gestionnaires de patrimoine, d'autres qu'elles ne travaillent qu'avec leurs propres produits. Sur certaines plateformes, tous les fonds sont disponibles. La différence doit être perceptible. Les banques privées utilisent de plus en plus des fonds indiciels passifs, ou " trackers ", qui reflètent les performances d'un indice, une corbeille d'actifs ou de matières premières. En Europe de l'Ouest, cette part de marché des fonds passifs est bien plus petite que dans le reste du monde. Quand on parle d'une montée en puissance des trackers en Europe ou en Belgique, il faut donc d'abord savoir combien ceux-ci partent de bas. Soyons réalistes : le client ordinaire qui se rend à sa banque ne sait pas ce que veut dire "passif". A terme, avec les robots conseillers ( robo-advisor) ou la gestion automatisée de patrimoine, ces trackers gagneront en popularité auprès des jeunes générations. Seulement voilà, l'argent est détenu principalement par les générations plus âgées. Les banquiers privés trouvent très bien leur chemin dans le dédale de trackers. C'est leur métier. Ils travaillent davantage avec des trackers sous l'impulsion des clients fortunés. On constate aussi de grandes différences entre les pays d'Europe de l'Ouest. En Suisse, par exemple, les fonds indiciels passifs représentent une part de marché de 30 à 33 %, contre 20 à 25 % au Royaume-Uni. Ailleurs, ils ne dépassent pas les 5 %. En Suisse, il existe naturellement plusieurs grandes banques privées qui proposent une gestion fortement personnalisée pour les très gros patrimoines. Les marges opérationnelles sont bien plus importantes pour les gestionnaires de patrimoine que pour les banques ou les assureurs... Je n'oserais pas l'affirmer. Les marges dans le secteur de la gestion de patrimoine sont peut-être plus élevées, mais on parle d'un ou deux pour cent, guère plus. Les frais opérationnels ont légèrement baissé au fil du temps, mais les gestionnaires de patrimoine ont toute une série de coûts marginaux, qui restent assez constants. Le secteur reste cher. Il se pourrait que d'autres segments du secteur financier aient déjà comprimé beaucoup plus leurs coûts. Pourquoi ne serait-ce pas possible dans la gestion de patrimoine ? L'essentiel de ces coûts ne peut être comprimé, à moins de procéder à une restructuration radicale. La taille est importante, mais ce n'est pas la panacée. Les petits acteurs sont parfois rentables, les grands ne le sont pas toujours. Comme les clients font attention aux frais, les gestionnaires de patrimoine ont de plus en plus de mal à répercuter leurs coûts. Ils sont véritablement mis sous pression. Les gestionnaires de patrimoine doivent aussi acheter ou développer eux-mêmes la technologie. Les grands groupes peuvent assumer ces investissements plus facilement. Prévoyez-vous encore beaucoup de fusions et de rachats ? Oui. Les plus grands noms américains tels que BlackRock, Vanguard, Statestreet et J.P. Morgan exercent déjà leurs activités à l'échelle mondiale. En Europe, il y a les trois grands A : Aviva, Amundi et Allianz, qui ont acheté Pimco. Ils pourront investir suffisamment dans la technologie. Par ailleurs, d'autres acteurs continueront à exister, qui proposent une gestion plus personnalisée. Une maison reposant à 100 % sur des fonds, par exemple le gestionnaire de patrimoine français Carmignac, arrivera-t-elle à se maintenir ? Bonne question. Les maisons de fonds de ce type connaîtront encore des fusions, selon moi. Les distributeurs deviendront plus importants que les créateurs de fonds. Ils arriveront à offrir une valeur ajoutée et donc à faire des bénéfices. Ce sont eux qui ont le fichier clients. Nous sommes en présence d'une chaîne. Un créateur indépendant a beau avoir les meilleurs produits, s'il n'a pas de clients, il n'est pas très avancé. Les investisseurs et les conseilleurs financiers se tourneront-ils plus facilement vers les " trackers ", étant donné que les coûts des fonds de placement à gestion active sont mis en exergue ? Les nouvelles règles européennes exacerberont la concurrence. Il y a plus d'informations, plus de transparence. Les gestionnaires de patrimoine devront apporter une valeur ajoutée aux clients. Ceux-ci y réfléchiront à deux fois avant d'investir leur argent. Toutes les données permettant à l'investisseur de prendre une décision éclairée sont disponibles.Les banques font manifestement le ménage parmi les fonds qu'elles proposent. Il ne se passe pas un jour sans qu'un fonds soit liquidé en Europe. Les fonds doivent être rentables pour l'investisseur. Quel est l'intérêt comparé de la gestion active ou passive de patrimoine ? Un fonds est, en principe, un investissement à long terme. Les trackers se négocient de manière active. L'approche est tout à fait différente. Si vous n'avez pas envie de suivre les cours chaque jour, un fonds vous conviendra mieux. Vous payez des professionnels pour faire le suivi à votre place. Ils doivent bien sûr apporter une valeur ajoutée. Un fonds de placement hyper-spécialisé peut fournir une plus-value en parallèle avec un portefeuille de base, large et général. Il doit évidemment correspondre au profil de risque du client. Si vous aimez passer tout votre temps à gérer vos placements - vendre et revendre des actions -, alors les fonds ne sont pas pour vous. Il existe déjà des " trackers " très sophistiqués qui appli-quent une stratégie de placement mûrement réfléchie ou investissent dans des niches spécialisées. Pourquoi un fonds de placement géré activement serait-il meilleur qu'un fonds indiciel passif ? Les deux formes de gestion de patrimoine - active ou passive - ont leur raison d'être. Tout dépend de l'étalon, de l'indice ou de la corbeille d'actifs dont on se sert pour comparer les performances d'un fonds. Si vous voulez investir dans de grandes valeurs européennes, vous pouvez tout aussi bien choisir un tracker qui copie les actions européennes du Stoxx Europe 600. Cette solution sera beaucoup moins performante si vous vous intéressez davantage aux petites actions moins liquides. Un tracker doit en outre être créé par quelqu'un. Il doit y avoir un indice à suivre. Les fournisseurs d'indices influencent les possibilités de placement des investisseurs. Les coûts des fonds de placement gérés activement, où une personne en chair et en os est aux commandes, seront toujours plus élevés, non ? Oui, mais pour certaines classes d'actifs, je ne prendrais pas le risque de confier mon argent à un tracker. A quelles classes d'actifs songez-vous ? Les grands gestionnaires de patrimoine pratiquent tous une diversification basée sur des classes d'actifs alternatifs : capitaux privés, fonds spéculatifs, infrastructures, PME, etc. Pour certains marchés, notamment l'Asie, je préfère faire appel à un spécialiste qui les connaît depuis longtemps.