Tour d'horizon des fondements et des implications de cette proposition.

D'où vient la suprématie du dollar?

Le dollar est considéré comme la monnaie de référence depuis l'accord de Bretton Woods en 1944, qui a fixé la valeur des différentes devises par rapport au billet vert.

Le système Bretton Woods n'est plus en vigueur depuis 1971, mais le dollar a conservé sa suprématie comme monnaie de référence.

"La monnaie leader est toujours celle du pays politiquement leader, qui a la capacité d'imposer sa monnaie", explique à l'AFP Philippe Waechter, directeur de la recherche à Ostrum Asset Management.

Au premier trimestre 2019, le dollar représentait 61,8% des réserves mondiales de changes, loin devant l'euro et ses 20,2%, selon les derniers chiffres du Fonds monétaire international. Le yuan, que la Chine ambitionne de positionner comme monnaie de référence, représente moins de 2% des réserves mondiales.

Pourquoi vouloir changer la donne?

"Les développements aux États-Unis ont des répercussions importantes sur les performances commerciales et les conditions financières des pays, même avec une exposition directe relativement limitée à l'économie américaine", a jugé Mark Carney, qui a appelé à "changer les règles du jeu" lors de son intervention vendredi dernier lors de la conférence de banquiers centraux à Jackson Hole, aux Etats-Unis.

La politique monétaire a des répercussions bien au-delà des Etats-Unis et en particulier sur de nombreux pays émergents qui ont des dettes en dollars dont le remboursement se complique lorsque le billet vert s'apprécie.

Et Libra dans tout ça?

Pour mettre fin à la suprématie du dollar, le gouverneur de la Banque d'Angleterre a évoqué une cryptomonnaie qui pourrait ressembler à Libra, le projet de monnaie virtuelle annoncé en juin par Facebook et censé voir le jour au premier semestre 2020.

Selon M. Waechter, si Mark Carney a nommé la Libra c'est avant tout pour "ne pas mentionner le bitcoin", assimilé à une forte volatilité.

Le projet de Facebook, à l'inverse, vise la stabilité en créant une cryptomonnaie adossée à un panier de devises réelles.

Mais le gouverneur de la Banque d'Angleterre ne considère pas pour autant que Libra puisse être la base du système monétaire international, plaidant plutôt pour une "monnaie hégémonique synthétique" (SHC), "fournie par le secteur public".

"Les Banques centrales sont un peu perturbées par cette tentative de privatisation de la monnaie" et il est logique qu'elles cherchent à "défendre le monopole public" de la politique monétaire, estime Agnès Benassy-Queré de l'Ecole d'économie de Paris.

Face à la levée de boucliers qu'a provoquée l'annonce de Facebook, le projet Libra a d'ailleurs du plomb dans l'aile. Selon le Financial Times, deux des 28 premiers partenaires du projet songent en effet à se retirer et un autre craint d'attirer l'attention des régulateurs.

Une proposition crédible?

Plusieurs obstacles demeurent à l'émergence d'un tel projet, parmi lesquels le manque de précision technique concernant le fonctionnement.

"Mark Carney ne dit rien là-dessus, on ne sait pas qui le gérerait", explique Mme Benassy-Queré, qui considère la proposition comme "la résurrection d'un vieux rêve", celui d'avoir une monnaie mondiale.

"On tourne toujours un peu autour de la même idée", ajoute-t-elle en évoquant les droits de tirage spéciaux (DTS), l'unité de compte du FMI, actuellement indexé sur un panier de cinq monnaies et qui malgré ses 50 ans d'existence connait un succès très relatif.

De plus, "les États-Unis ne permettront tout simplement pas que cela se produise sans se battre. Personne dans leur position ne le ferait", ont estimé dans une note les analystes de Rabobank.

Comme le rappelle M. Waechter, la monnaie est en effet quelque chose de "très politique".

"Est-ce qu'on peut être dans des systèmes partagés quand il y a Trump, Xi Jinping et Bolsonaro?", fait-il mine de s'interroger.