Trente-et-un ans après son entrée en Bourse, Sotheby's sera bientôt la dernière grande maison de vente aux enchères à passer dans des mains privées : le magnat des médias et collectionneur d'art français Patrick Drahi a mis 3,7 milliards de dollars sur la table pour se l'offrir. Quant à Christie's, l'autre institution majeure, elle appartient au milliardaire français François Pinault depuis 1998 déjà.

Les commissaires-priseurs de Sotheby's voient passer oeuvres d'art, grands crus, antiquités et autres objets de collection coûteux. Sotheby's et Christie's se partagent plus de 80 % des ventes aux enchères, dont le produit dépasse le million d'euros. Pour les lots les plus précieux, la concurrence entre elles est acharnée : " Lorsqu'une oeuvre rare ou sensationnelle doit être mise en vente, chacune tente de tirer la couverture à soi ; les vendeurs peuvent même réussir à négocier l'annulation des frais ", commente l'économiste de l'art Christophe Spaenjers, l'un des plus grands connaisseurs des investissements de substitution du pays. Spécialisé dans les rendements historiques des placements dans des actifs tangibles, l'homme enseigne également à HEC Paris.

Acheter de l'or, qui n'apporte aucun plaisir, me paraît plus irrationnel qu'acquérir une oeuvre d'art.

TRENDS-TENDANCES. Les maisons de vente aux enchères sont-elles toujours aussi onéreuses pour les parties ?

CHRISTOPHE SPAENJERS. Seuls les coûts imputés aux acquéreurs sont publics ; ceux dont s'acquittent les vendeurs sont souvent obscurs. Cela dit, les frais de transaction sont généralement élevés. Sur le marché de l'art, ils atteignent facilement 25 à 30 % hors taxes, lesquelles varient d'un pays à l'autre.

Ces coûts se justifient-ils ?

Les maisons de vente sont difficilement contournables. Elles confèrent un cachet, une sorte de blanc-seing, aux oeuvres. Les intermédiaires vérifient l'authenticité des objets proposés. Les maisons souscrivent des assurances ; elles " font " le marché, elles cherchent des enchérisseurs potentiels. Elles sont d'énormes machines à marketing. Elles assurent la promotion, ce qui peut aller jusqu'à rédiger tout un ouvrage destiné à présenter une oeuvre précieuse sous son meilleur angle. Leurs marges bénéficiaires ne sont par conséquent pas astronomiques.

Vous vous êtes penché sur la capacité de l'intelligence artificielle à contribuer aux expertises. La numérisation est-elle susceptible d'ébranler le marché ?

Nous avons élaboré un algorithme qui permet de prédire les prix d'adjudication sur la base des informations disponibles sur l'oeuvre, de tous les prix auxquels des objets similaires ont été vendus, etc. Pour faire bref : notre machine ne prédit pas plus précisément les prix au marteau, mais bien la combinaison des expertises humaines et des calculs informatiques. Il se peut évidemment aussi que l'expertise de la maison de vente influence les prix que sont prêts à mettre les acheteurs. Il est arrivé que notre algorithme soit plus précis que l'hôtel de vente. Les experts ne sont pas toujours à l'abri des biais. Imaginez que des oeuvres d'une certaine époque ou d'un certain style passent subitement de mode : les experts n'osent pas toujours faire coïncider d'emblée leurs estimations avec les prix nouvellement atteints. La machine n'a pas ce problème. Elle est également plus efficace dans le cas d'oeuvres bon marché, peut-être parce que les hôtels de vente leur consacrent moins de temps.

" Le Parlement des singes ", de Banksy. Etimée entre 1,5 et 2 millions de livres, l'oeuvre a été adjugée 9,9 millions de livres début octobre chez Sotheby's. © BELGAIMAGE

L'art est-il un investissement comme un autre ?

Il existe un marché de l'art, sur lequel les prix sont formés. L'art n'est pas un titre, comme une action ou une obligation, mais un produit plutôt comparable à l'immobilier. Il s'agit d'un bien pérenne, affecté d'une valeur de revente. Mais contrairement à l'immobilier, l'art n'a en principe aucune valeur locative : là réside une des différences. Remarquez que posséder une maison ou un appartement et l'occuper jusqu'à sa revente ne rapporte rien non plus, si ce n'est la jouissance. On peut évidemment savoir à quel prix les habitations comparables du quartier sont louées. Etre propriétaire de son logement permet d'économiser un loyer : l'on dispose dans ce cas d'un revenu non pas locatif, mais implicite.

" Barbara (ANT 113) ", de Yves Klein. Peinte " avec le corps d'une femme ", l'oeuvre sera mise en vente le 13 novembre prochain chez Christie's à New York. Montant estimé : entre 12 et 18 millions de dollars. © BELGAIMAGE

Si on perçoit des revenus locatifs, on peut, exactement comme le font les entreprises, évaluer les flux de trésorerie futurs. Dans le cas des investissements non classiques, comme l'art, c'est plus difficile. Existe-t-il un moyen rationnel d'évaluer la valeur d'une oeuvre d'art ?

Fussent-ils élevés, les prix des oeuvres d'art ne sont pas par définition irrationnels. Le propriétaire d'un tableau, par exemple, ne perçoit ni dividendes ni intérêts. Evidemment, il a le plaisir de pouvoir le contempler : il s'agit d'un dividende émotionnel, de nature très personnelle. A cela s'ajoute la valeur de revente de l'objet. Valoriser les oeuvres d'art est difficile, mais cela ne signifie pas qu'il s'agisse de châteaux de sable ou de bulles. Acheter de l'or, par exemple, qui n'apporte aucun plaisir à moins, peut-être, d'être transformé en bijoux, me paraît plus irrationnel.

L'atonie des taux d'intérêt a propulsé vers le haut les cours de toute une série d'actifs. Cela se vérifie-t-il pour les investissements de substitution, comme l'art ?

Compte tenu de l'absence de rentabilité des investissements traditionnels, ces actifs attirent effectivement des investisseurs qui n'y auraient même pas songé il y a une dizaine d'années. La plupart de ces personnes connaissent assez mal le marché, et sont peu disposées à se plonger dans son étude. Elles optent pour des valeurs sûres. Elles ignorent ce qu'aimeront demain les investisseurs et les collectionneurs. Par ailleurs, les inégalités se creusent, y compris sur les marchés de ce type. Les biens les plus onéreux et les plus luxueux se sont considérablement appréciés ces dernières années. Je parle ici d'un nombre restreint de transactions conclues à des prix extrêmement élevés, pour lesquelles seul le ciel est la limite. Aux niveaux inférieurs, les prix n'ont pas grimpé dans les mêmes proportions ; la plupart du temps, ce sont les collectionneurs et les amateurs qui continuent à fixer les cours. "

Profil

? Christophe Spaenjers est licencié en sciences économiques appliquées de l'université de Gand (2004) et docteur de l'université de Tilburg aux Pays-Bas.

? Plusieurs professeurs réputés (le Britannique Elroy Dimson, le Belge Luc Renneboog et l'Américain William Goetzman) ont contribué à sa thèse de doctorat consacrée aux investissements de substitution.

? Christophe Spaenjers est aujourd'hui professeur associé de finance à HEC Paris.

© FRANKY VERDICKT