Est-ce un hasard si, deux ans après l'assureur liégeois Ethias, le bancassureur KBC vient lui aussi d'ouvrir son fonds de pension à des tiers ? Ces groupes, respectivement numéro trois et deux sur le marché belge de l'assurance-vie, estimeraient-ils que les fonds de pension risquent à l'avenir de faire une rude concurrence à l'assurance de groupe et qu'il vaut dès lors mieux prendre les devants ? Les fonds de pension, officiellement appelés institutions de retraite professionnelles (IRP), ne sont pas soumis aux contraintes de la directive européenne Solvency II comme les assureurs, qui doivent immobiliser une masse de fonds propres lorsqu'ils investissent dans d'autres actifs que les emprunts d'Etat. " Les fonds de pension sont aujourd'hui la solution qui permet d'éviter de consommer trop de capital ", reconnaît un ancien assureur.

Ils n'hésitent donc pas à se tourner très largement vers les actions ; celles-ci pèsent pas moins de 39 % dans les portefeuilles des IRP belges réunies au sein de PensioPlus, leur association professionnelle, contre 45 % pour les obligations. Résultat : des performances annuelles plutôt chahutées, mais une moyenne enviable à long terme, à savoir +6,6 % sur un tiers de siècle. Parmi les écarts les plus spectaculaires, on retient les -17,7 % de 2008, suivis par les +15,7 % de 2009. Philip Neyt, président de PensioPlus, rappelle à ce sujet que si la débâcle boursière de 2008 donna lieu à des plans de redressement, tout rentra très rapidement dans l'ordre. D'ailleurs, les fonds de pension déclinèrent la garantie publique de 100.00 euros offerte au secteur bancaire.

Un service différent

Est-ce pour " prendre les devants " que KBC a ouvert son fonds de pension à des tiers ? On imagine évidemment mal une réponse positive du bancassureur. Il considère que le fonds de pension et l'assurance de groupe sont des modèles différents qui peuvent coexister, au même titre que l'épargne-pension bancaire et l'assurance-pension dans le troisième pilier. " KBC veut soutenir cette évolution logique avec le lancement de KBC Pension Fund Service. Les fonds de pension offrent un service différent (de celui de l'assurance de groupe) aux employeurs qui veulent eux-mêmes gérer au maximum leur plan de pension. " Le groupe souligne que KBC Asset Management, sa branche de gestion d'actifs, conseille de nombreux institutionnels, dont divers fonds de pension, une expertise qui sera plus disponible encore au travers de KBC Pension Fund Service. En ce qui concerne l'expertise du groupe en matière d'IRP, on note que presque toutes ses entités sont aujourd'hui affiliées au Pensioenfonds KBC, qui est le troisième du pays derrière AB InBev et Exxon Mobil, et devant Amonis, le fonds de pension du secteur médical.

" Les IRP ne sont pas adaptées à de petites sociétés, plutôt aux grandes. " Philip Neyt, président de PensioPlus © pg

Au fait, qu'en est-il chez Ethias, après deux ans d'ouverture ? Vice-CEO et COO de la branche Vie, Benoît Verwilghen ne relève encore que des marques d'intérêt de la part d'employeurs privés. Dans le secteur public par contre, l'Ethias Pension Fund a cette année gagné l'affiliation de la Ville de Bruxelles et de la Province de Hainaut. Le nombre d'affiliés a dès lors doublé et les actifs sous gestion sont passés à 320 millions, précise le vice-CEO.

Reculer...

Chez KBC comme ailleurs, on observe que les entreprises offrant une assurance de groupe commencent à s'interroger au sujet de la branche 21. Elles lorgnent du côté de la branche 23 et se renseignent éventuellement sur les IRP. Sans conséquences pourtant jusqu'ici. Ce n'est pas un tsunami, pas même une vaguelette ! Dans la perspective d'une nouvelle législation plus contraignante, certains petits fonds pension, qui n'avaient pas la taille suffisante pour assumer une gestion professionnelle, ont même jeté l'éponge en 2018. Les entreprises qui avaient créé ces IRP sont passées à l'assurance de groupe, en apportant leurs actifs en branche 23. C'est ce qui explique le bond de 60 % de celle-ci en 2018, une progression dès lors sans réelle signification. Qu'est-ce qui bloque donc l'essor attendu des fonds de pension ?

Les IRP ne sont effectivement pas adaptées à de petites sociétés, plutôt aux grandes, reconnaît Philip Neyt. Il y a une structure à mettre en place et il existe diverses contraintes en matière de gouvernance. " C'est d'ailleurs dans cet esprit que certains ouvrent leur fonds de pension à des tiers, comme Ethias et KBC, mais également plusieurs grands consultants, explique-t-il. Un récent facteur d'immobilisme fut la nouvelle directive européenne sur les IRP. " Certaines candidats à la création d'un fonds de pension ont attendu, pour y voir plus clair, qu'elle soit transposée en droit belge, ce qui fut fait en décembre 2018. Cela a joué pour les IRP belges comme pour ces fonds de pension transnationaux que la Belgique espère toujours accueillir en nombre.

... pour mieux sauter ?

Un autre facteur ne peut être perdu de vue : il n'est pas simple de passer de l'assurance de groupe au fonds de pension. C'est même une procédure très lourde car les plans de pension sont intégrés dans des conventions collectives de travail. Et il faut négocier avec les organes de concertation à tout le moins dans les entreprises d'une certaine taille. Par ailleurs, dans une IRP, on décide soi-même de la politique de placement, ce qui semble moins facile quand ce fonds est partagé avec d'autres entreprises. Ceci constitue visiblement un frein aux IRP sectorielles.

Plusieurs dossiers ont été introduits cette année auprès de la FSMA, l'organisme de surveillance des marchés financiers, qui chapeaute aussi les IRP, assure Philip Neyt, tandis que divers secteurs discutent de l'opportunité de se grouper au sein d'un fonds de pension. On attend en effet d'importants développements sur ce plan. Deux IRP sectorielles figurent déjà parmi les poids lourds : la construction et surtout le secteur " Fabrimetal ", comme on le désignait naguère.

Par ailleurs, si quelques petites IRP ont dû passer à l'assurance de groupe en raison de leur taille insuffisante, le phénomène inverse pourrait être observé à l'avenir : plusieurs entreprises ont choisi l'assurance de groupe en attendant d'avoir l'envergure nécessaire pour passer au fonds de pension, seule ou plus probablement en association avec d'autres, assure le président de PensioPlus.

Des fonds pour fonctionnaires

Historiquement peu pratiqué en Belgique, le fonds de pension est au contraire dominant dans les pays anglo-saxons et aux Pays-Bas. Et pas seulement dans le chef des entreprises privées, mais également dans le secteur public. Ainsi Calpers et ABP font-ils partie des ténors au niveau mondial. Le premier est le fonds de pension des fonctionnaires californiens. Il a beaucoup fait parler de lui en prenant des positions activistes à l'égard des entreprises dans lesquelles il détient des participations. Quant à l'ABP, fonds de pension des fonctionnaires néerlandais, il possède des actifs de quelque 400 milliards, soit une fois et demie ceux de tous les assureurs belges ! C'est lui qui (via la structure APG) est, le mois dernier, devenu actionnaire à 39 % d'Interparking, le géant belge et européen du parking, au côté d'AG Insurance. ABP a repris la participation d'OIRPC, un fonds de pension canadien. Dans le sillage des multinationales implantées en Belgique, telles BP, Exxon, Shell ou Unilever, la plupart des grandes entreprises belges disposent aujourd'hui d'un fonds de pension. Il en existe aussi plusieurs dans le secteur public, en particulier les soins de santé.