Electrochoc dans l'assurance-vie en France, le 24 septembre dernier, quand le président de Generali a déclaré dans une interview aux Echos : " On est entré en terrain inconnu et on se prépare à ce que cela dure. Nous croyons plus que jamais à l'assurance-vie mais, compte tenu de cette situation sans précédent, le modèle de la sécurité absolue, de la liquidité permanente, de la garantie totale et à tout instant du capital, est à bout de souffle. Le monde du fonds euro roi est terminé ! " Traduit en français de Belgique : le monde de la branche 21 reine est terminé ! Plusieurs confrères ont aussitôt emboîté le pas au patron de Generali France, en des termes moins appuyés, il est vrai.

Qu'en est-il en Belgique ? Point de pavé dans la mare ni d'affirmations péremptoires en public. Mine de rien, pourtant, les assureurs belges ont mis la pédale douce sur la branche 21, ce pilier historique de l'assurance-vie qui garantit tant le capital qu'un rendement minimal. Non seulement ce dernier est-il parfois fixé aujourd'hui à... 0 %, mais encore la branche 21 a-t-elle été rangée au placard, souvent en toute discrétion, chez la plupart des acteurs. Tour d'horizon.

Une double exigence de fonds propres

Il est évident qu'avec des taux obligataires indigents, et même négatifs pour de nombreux emprunts d'Etat, garantir à la fois le capital et un rendement de base est devenu une gageure. La branche 21 est-elle donc condamnée ? " Dans les faits, une série d'acteurs l'ont déjà condamnée, embraye un observateur attentif du secteur, puisque seul le leader de marché (AG Insurance, Ndlr) continue à la vendre activement. " Il faut se souvenir qu'en branche 21, les assureurs doivent immobiliser pas mal de fonds propres dès l'instant où ils investissent dans des produits plus rémunérateurs que les obligations d'Etat de la zone OCDE. En actions et même en immobilier, la législation Solvency 2 leur impose des proportions de 30 % au bas mot. Tout le monde juge cela très excessif, mais en attendant...

Gerrit Feyaerts (AG Insurance) " Nous ne poussons pas la branche 21, mais nous observons que de nombreux clients continuent de privilégier cette sécurité. " © Belga image

Ce n'est pas tout : il y a une seconde exigence de capital en fonction des garanties offertes à l'assuré, à savoir le maintien du capital de départ et l'éventuel rendement garanti dans le contrat. Il en existe encore assortis de 3,25 %, voire 3,75 %. Pour fixer les idées, cette seconde exigence représente grosso modo 5 ou 6 % des montants investis. " Si l'on considère par ailleurs les coûts de distribution, la conclusion est simple, poursuit notre spécialiste : le rendement du capital investi pour faire de l'assurance-vie de branche 21 est aujourd'hui nul, voire même négatif ! " En branche 23 par contre, comme il n'y a aucune garantie, il n'y a aucune exigence de solvabilité. On comprend que les assureurs poussent aujourd'hui la branche 23 autant qu'ils freinent la branche 21.

Garantie morale jusqu'en 2020

Qu'en pensent quelques-uns des principaux acteurs du secteur ? " Nous ne poussons pas la branche 21, assure Gerrit Feyaerts, porte-parole d'AG Insurance, mais nous observons que de nombreux clients continuent de privilégier cette sécurité. " Ceci vaut plus encore pour les entreprises offrant une assurance de groupe, d'autant que le numéro 1 du secteur (AG accapare 26,3 % de l'assurance-vie en Belgique, contre 8,8 % pour KBC, numéro 2 du secteur) s'est moralement engagé à offrir un rendement d'au moins 1,75 % jusqu'en 2020 y compris. Tel est en effet le taux que l'entreprise est légalement obligée d'offrir à son personnel. " Il faut bien sûr veiller à ce que tous les engagements soient couverts par des investissements adéquats, au niveau des taux comme des durées. Nous avons été très prudents sur ce plan, dans l'assurance pour les particuliers comme dans l'assurance de groupe. "

Ce ne serait pas le seul atout d'AG, qui bénéficie d'abondants capitaux propres par rapport à certains concurrents, note un observateur. Le groupe est par ailleurs très investi en immobilier : les immeubles pesaient 5,7 milliards au 30 juin dernier, soit 6,8 % de ses investissements. L'assureur dispose de toute manière d'un parachute : " le taux de l'assurance des particuliers peut être adapté à tout moment ( c'est ce qu'on appelle le taux vertical, Ndlr) et comme l'a signalé la direction, il faudra sans doute abaisser notre taux garanti de 0,50 % si la situation actuelle se poursuit... ce qui est fort probable ", conclut Gerrit Feyaerts.

Karel Coudré (Axa Belgium) " Nous avons arrêté l'assurance placement, pour nous focaliser sur ce qui est le core business d'un assureur-vie, c'est-à-dire l'épargne à long terme, la protection et la santé. " © PG

Priorité à la branche 23 !

Belfius ne recommande ni ne propose spontanément la branche 21, précise Marc Hainaut, responsable du Product management, mais le client y a toujours accès. Pour l'épargne pension comme pour l'épargne à long terme, celle qui est fiscalement déductible.

Elle est également disponible pour les pensions complémentaires à destination des indépendants. " La branche 21 intervient aussi en combinaison avec la branche 23 dans ce qu'on appelle la branche 44, que nous sommes un des rares à encore offrir. Mais dans une proportion que nous conseillons de limiter à 30 %, car cette branche 21 est clairement destinée à des clients se voulant très défensifs dans leurs placements. Nous insistons sur le fait que s'il a un horizon de placement de 10 ans et plus, l'investisseur a certainement mieux à faire aujourd'hui ! " Marc Hainaut souligne que la branche 23 n'est pas réservée aux actions : c'est par ce produit qu'on peut aller chercher un complément de rendement du côté des obligations émergentes ou d'entreprises.

Discours analogue chez KBC, qui précise ne plus proposer la branche 21 dans l'épargne non fiscale, au moins provisoirement: " Nous recommandons à nos clients les assurances de branche 23, car nous y proposons une large gamme de produits, tant défensifs que dynamiques. Et les études démontrent que la branche 23 constitue sur le long terme un meilleur investissement que le carnet de dépôt ".

L'idéal ? Combiner les deux branches

Quand on évoque l'abandon de la branche 21, c'est souvent le nom d'Axa Belgium qui est cité en premier, car sa décision fut très officielle et remonte au 1er janvier 2017. " En réalité, nous avons arrêté l'assurance placement, où nous étions actifs via des formules comme Crest et Oxylife, rectifie Karel Coudré, directeur de l'offre Vie. Et ceci pour nous focaliser sur ce qui est le core business d'un assureur-vie, c'est-à-dire l'épargne à long terme, la protection et la santé. Ces segments présentaient des opportunités, le gouvernement ayant créé de nouveaux régimes complémentaires, pour indépendant en personne physique d'abord, pour salarié ensuite. Nous avons longtemps été les seuls à proposer ce deuxième pilier pour un salarié dont l'entreprise n'en offrait pas. Avec cette nouveauté, tout le monde a aujourd'hui accès au deuxième pilier. "

Axa Assurance a conservé la branche 21 dans le cadre de l'épargne à long terme, celle qui est fiscalement déductible. " Nous conservons en effet notre offre du troisième pilier, qui est hybride, avec des volets branche 21 et branche 23, illustre le directeur de l'offre Vie. Cette dernière représente à présent 40 % des investissements, contre 20 % environ dans le deuxième pilier au niveau des pensions complémentaires des indépendants et quelques pour cent à peine dans l'assurance de groupe. Dans les enquêtes que nous avons menées, il ressort qu'on pourrait se diriger progressivement vers une proportion 70/30. "

" Avec la formule life cycle, on peut combiner les branches 21 et 23 en fonction de l'appétit au risque du client, poursuit Karel Coudré. On réduit aussi progressivement le risque quand l'assuré approche de l'âge de la retraite : il ne faudrait pas qu'une chute de la Bourse ampute alors son capital. La fin 2018 fut à cet égard très éclairante : alors que la Bourse avait perdu quelque 15 %, cette approche a limité les dégâts à 2 ou 3 % seulement. "

Si la chute des rendements obligataires a engendré des réactions diverses de la part des assureurs, il n'en va pas de même au niveau politique. " On affirme qu'on euthanasie le rentier mais il s'agit en réalité de l'épargnant, s'insurge l'observateur évoqué plus haut. Et plus particulièrement celui qui a épargné en pension complémentaire, celle que les Etats affirment vouloir promouvoir : aujourd'hui, il s'appauvrit en termes réels. Je ne comprends pas que cette situation n'ait pas suscité un énorme débat ! "

Une branche 21 très contrastée

Mal en point, la branche 21 ? Au niveau des particuliers, oui ! Si l'encaissement a progressé de 3,7 % en 2018, à 6,44 milliards, et qu'il grimpe encore davantage cette année, on vient de... plus de 14 milliards en 2005. C'est donc la chute libre sur une bonne décade. Et la branche 23 n'a pas pris le relais, bien au contraire : elle plafonne à un peu plus de 3 milliards, contre 6 en 2005. Situation très différente dans l'assurance de groupe. Le taux garanti (branche 21) a vu son encaissement grimper de 6,4 % en 2018, à 5,36 milliards, venant de 4 milliards en 2005. Quant à la branche 23, elle y reste marginale. Pourquoi cette résilience ? Il y a un effet mécanique, observe-t-on chez Assuralia, l'association professionnelle du secteur : l'encaissement évolue positivement grâce à la progression des salaires et du nombre de travailleurs. De son côté, Karel Coudré (Axa) relève deux raisons. D'abord, la garantie offerte par la loi sur les pensions complémentaires (LPC), à savoir le taux de 1,75 % dont bénéficient les salariés, a constitué un blocage : les employeurs ne sont pas prêts à prendre des risques. Ensuite, ces pensions complémentaires entrent dans le cadre de la modération salariale, ce qui laisse très peu de marge pour une augmentation. " Les employeurs commencent toutefois à envisager de passer en branche 23 car ils comprennent qu'ils devront peut-être suppléer pour atteindre le taux garanti de 1,75 % ", ajoute-t-il, rejoint en cela par ses confrères. Il reste que, au total de l'individuelle et du groupe, l'encaissement de l'assurance-vie a chuté de moitié en 13 ans. Cause principale, estime Assuralia : la taxe de 1,1 % instaurée sur chaque prime en 2006 et qui est passée à 2 % en 2012.

Obligations : les entreprises plutôt que l'Etat

Les primes versées dans l'assurance-vie de branche 21 sont traditionnellement investies en obligations, surtout de l'Etat belge. Les assureurs ont réagi à la chute des taux en diversifiant leurs placements. Ainsi, les obligations d'entreprises, au rendement plus généreux, ont-elles carrément pris le pas sur les OLO belges, avec 63 milliards contre 60,7. Il faut quand même ajouter que le solde des obligations, soit 55 milliards, est investi en autres obligations publiques, notamment étrangères. Par ailleurs, ce n'est pas d'hier que les obligations d'entreprises pèsent aussi lourd : elles représentaient déjà un tiers du total en 2012. Autre source de rendements supérieurs : les prêts hypothécaires. Ils constituaient 8,9 % des placements en 2018, venant de 5 % en 2012 et 3,5 % en 2005. Un peu curieusement par contre, l'immobilier direct reste confiné à 1 % des placements.