Les investisseurs rationnels ont par conséquent le droit de se demander si une nouvelle bulle ne serait pas en train de se former dans le secteur technologique. Car l'éclatement de la dernière bulle rappelle des souvenirs amers à ceux d'entre eux qui étaient déjà actifs sur les marchés financiers il y a dix ans. Début 2001, le Nasdaq Composite culminait à plus de 5000 points. Deux ans plus tard, l'indice des valeurs technologiques était retombé à moins d'un quart de ce niveau. Plusieurs dizaines de milliards USD en valeur boursière étaient partis en fumée, et le secteur ne s'est pas toujours totalement rétabli de cette chute vertigineuse une décennie plus tard. De nombreuses actions s'échangent toujours sous leur niveau d'il y a 10 ans, bien que chiffre d'affaires et bénéfices aient augmenté considérablement depuis. Une preuve supplémentaire de l'absurdité des valorisations des entreprises technologiques à la fin du siècle dernier. Reprenons-nous le même chemin ? Ou les investisseurs ont-ils appris leur leçon ?

Alors, une bulle ou pas ?

OUI, car :

Vu la faiblesse des rémunérations proposées sur les produits à revenu fixe, d'énormes quantités de capitaux traquent en permanence les moindres opportunités de rendement. C'est une des principales raisons pour lesquelles les Bourses résistent aussi bien en dépit des nombreuses incertitudes sur les plans macroéconomique et géopolitique. L'argument de l'argent bon marché ne lui est certainement pas spécifique, mais il est un fait que le secteur technologique en profite plus que les autres industries (voir tableaux p.28). En témoignent la recrudescence des fusions et acquisitions et surtout la nette hausse des primes payées sur les transactions. Au cours du premier trimestre écoulé, le secteur technologique arrive en première position à la fois en termes de nombre et de valeur des transactions. Le mois dernier, le producteur de semi-conducteurs Texas Instruments a ainsi déboursé une prime de 78 % pour mettre la main sur son concurrent National Semiconductor.

Les investisseurs institutionnels se battent pour profiter de l'éventuelle introduction en Bourse des entreprises en plein essor dans la niche des réseaux sociaux. L'exemple le plus connu est bien entendu Facebook. L'entreprise de Mark Zuckerberg n'a officiellement toujours pas demandé de cotation en Bourse, et on estime généralement que Facebook ne placera son capital dans le public qu'en 2012. Cela n'empêche pas les actions de l'entreprise de faire déjà l'objet d'intenses transactions. Notamment par le biais de marchés secondaires ou de marchés gris comme Second Market ou SharesPost où l'on négocie en actions virtuelles. Ces marchés ne sont accessibles qu'aux initiés et aux investisseurs institutionnels. En compagnie du groupe russe Digital Sky Technologies, Goldman Sachs a déjà investi 500 millions USD dans Facebook. Cette même Goldman Sachs estimait au début de cette année la valeur de Facebook à 50 milliards USD. L'entreprise vaudrait ainsi plus cher qu'eBay et Yahoo, par exemple. Et Facebook n'est pas un cas unique. Lorsque Twitter a levé 200 millions USD en décembre, sa valeur était estimée en décembre à 3,7 milliards USD. A en croire les cours en vigueur sur SharesPost, elle atteint aujourd'hui 7,2 milliards USD. Autre exemple : le site américain de bons de réduction Groupon. Il y a quelques mois, Google avait encore proposé 6 milliards USD pour l'entreprise, mais le géant de l'Internet s'est heurté à un "niet" catégorique des patrons de Groupon. Ceux-ci espèrent atteindre une valeur de 15 milliards USD. La valeur de LinkedIn, qui revendique plus de 85 millions de membres, est estimée à 2,3 milliards USD. Et la liste est encore longue. Zynga, une entreprise qui conçoit des jeux sur Facebook, veut également battre le fer tant qu'il est chaud et a l'intention de demander une cotation en Bourse. C'est aussi le cas de la station radio en ligne Pandora et de l'entreprise de téléphonie en ligne Skype. Sans données fiables ou contrôlables de manière objective, les valorisations sont déjà en train de déraper. Cette situation est comparable à celle qui prévalait à la fin du siècle dernier, lorsque plusieurs entreprises n'ayant qu'un modèle d'affaires prometteur à proposer - mais pas le moindre chiffre contrôlable objectivement - s'étaient vu allouer des valorisations astronomiques.

NON, parce que :

Le secteur technologique a fondamentalement changé au cours de la décennie écoulée. Et la place de l'Internet est un des principaux éléments de cette évolution. En 1999, on estimait que 250 millions de personnes avaient accès à Internet - moins de 4 % de la population mondiale. Aujourd'hui, on en est à 2 milliards. En 2011, presque un citoyen du monde sur trois surfe sur l'Internet. Google, Amazon, Yahoo, mais aussi Apple, comptent parmi les plus grandes entreprises au monde dans leur niche. L'Internet a également changé la manière dont le hardware et le software communiquent entre eux. La récente tendance au cloud computing en profite habilement. Le cloud computing consiste à proposer les logiciels indépendamment de l'ordinateur physique, sur Internet. Tout comme il a évincé le mainframe et les grosses machines dans les années 90, le PC est désormais menacé par une foule d'appareils mobiles comme les netbooks, tablettes et autres smartphones. L'agence de recherche IDC estime qu'en 2011, la moitié des internautes surferont sur un appareil mobile. Le PC est donc remplacé par les appareils mobiles comme centre névralgique de l'architecture informatique. La révolution mobile, associée à une connectivité croissante et l'augmentation du nombre d'utilisateurs, élargit la palette de débouchés et multiplie les possibilités de croissance dans le secteur technologique.

Les valorisations sont encore loin d'être excessives. Les entreprises Internet sont traditionnellement un peu plus chères que la moyenne dans le secteur technologique. La valorisation de ce dernier, avec un rapport cours/bénéfice attendu de 16, est cependant conforme à la moyenne du S&P500. Autrement dit : vous ne payez aucune prime sur les actions technologiques actuellement. C'était le cas à la fin du siècle dernier. De plus, le secteur est fondamentalement beaucoup plus sain qu'il y a dix ans. Ernst & Young Transaction Advisory Services a calculé que les 25 premières entreprises technologiques avaient au total 528 milliards USD de liquidités en caisse en 2010. C'est 23 % de plus que fin 2000. Les valorisations qui ont cours sur les plateformes où se négocient les actions d'entreprise non cotées sont donc extrêmement biaisées. Les entreprises cotées en Bourse sont obligées de publier des informations financières détaillées. Celles-ci ne sont pas disponibles pour des sociétés comme Facebook, Twitter ou LinkedIn, de sorte qu'il est presque impossible d'estimer leur véritable valeur. Quelques chiffres ont cependant été publiés concernant Facebook à la suite d'un placement privé l'an dernier. En 2010, l'entreprise a réalisé en 2010 un chiffre d'affaires estimé à près de 2 milliards USD, contre 770 millions USD en 2009. Le groupe est également rentable. L'an dernier, le bénéfice dépassait 500 millions USD et ce chiffre pourrait atteindre 800 millions à 1 milliard USD en 2011. La comparaison avec les boîtes vides de début du siècle n'a donc pas lieu d'être.

Conclusion

La situation actuelle du secteur technologique n'est en rien comparable à celle de 2001, lorsque la bulle était sur le point d'éclater. On y trouve certes quelques clignotants orange, mais ceux-ci se limitent à la niche des entreprises Internet en forte croissance qui ne sont pas encore cotées en Bourse. Le phénomène de l'argent pas cher n'est d'ailleurs pas exclusif au secteur de la technologie. Les bilans des entreprises sont sains et compte tenu des taux de croissance, les valorisations demeurent parfaitement raisonnables. De nombreuses entreprises technologiques sont même bon marché selon les critères de valorisation traditionnels. Mais toutes les niches et toutes les entreprises de l'industrie ne doivent pas être logées à la même enseigne.

Koen Lauwers